BUCHANAN

 

James Mc Gill Buchanan est né le 2 octobre 1919 à Murfreesboro dans le Tennessee aux Etats-Unis. Il fut étudiant à l’Université de Chicago où il obtint un doctorat en 1948. Il est sans doute le prix Nobel d’économie (1986) le plus proche de l’école autrichienne par ses prises de position méthodologique, mais aussi par les thèmes qu’il n’a cessé de développer aux cours de plus d’un demi-siècle. Il a rendu hommage, tout d’abord, à l’école autrichienne en soutenant qu’elle avait grâce à sa théorie du coût d’opportunité préparé les débats entre Coase et Pigou (Buchanan 1969, p.11-12). Coase se serait inspiré de l’article d’Hayek de 1937 « economics and knowledge » pour écrire l’article de 1960 intitulé « le problème du coût social » fondateur de l’économie du droit. Il a, ensuite, participé comme Hayek au renouveau de la pensée libérale et plus généralement aux renouvellement des critiques de l’interventionnisme. Il entretien, enfin, encore aujourd’hui des relations privilégiées avec l’école austro-américaine. James Buchanan a publié, par exemple, un article dans le numéro 2/3 volume 15 de The Review of Austrian Economics de 2002, Special Issue on Austrian Economics and Public Choice avec Victor Vanberg. Cette collaboration avec l’un des héritiers de l’ordo libéralisme* allemand n’est pas étonnante pour un économiste qui a fondé la revue Constitutional Political Economics et a toujours été convaincu comme Hayek de l’importance des institutions dans le bon fonctionnement d’une économie de marché. Il partage, par ailleurs, avec Hayek et les libéraux l’idée que la justice sociale* ne s’apprécie pas aux résultats obtenus, mais à la justice des règles qui président à l'action (Buchahan 1975). Il fut, d’ailleurs, jusqu’en 1985 le président de la Société du Mont Pèlerin.

 

James Buchanan est, pourtant, connu pour avoir participé avec Gary Becker et bien, d’autres, à l’extension de l’hypothèse de l’homo oeconomicus à des domaines non économiques en apparence. Il développe avec Gordon Tullock dans leur ouvrage, The Calculus of Consent de 1962 une théorie des choix publics qui suppose que les hommes politiques, les bureaucrates, les électeurs et l’ensemble des acteurs qui interviennent dans la sphère politique maximisent leur fonction d’utilité. Ils rompent ainsi avec l’hypothèse de l’Etat bienveillant qui fonde toute l’économie normative, autrement dit toute l’économie publique de l’équilibre. L’action de l’Etat ne peut plus s’expliquer par le principe d’efficacité et/ou la résolution des défaillances du marché. L’Etat et plus particulièrement l’ensemble des agents qui participent à la décision du gouvernement ont des fonctions d’objectifs qui leur sont propres et qui empêchent de penser l’action politique comme efficace. A l’efficacité économique Buchanan et Tullock substituent l’efficacité politique. Une politique n’est mise en œuvre que parce qu’elle sert les intérêts de ceux qui la soutiennent contre les intérêts des minorités qui n’ont pas réussi à imposer leur projet politique. L’échange politique est un jeu à somme nulle ainsi contrairement à l’échange économique qui est à gain mutuel. Les hommes politiques n’agissent ainsi que pour maximiser leur chance de réélection. Les bureaucrates* maximisent leur budget discrétionnaire. Les électeurs tentent d’obtenir le programme politique qui maximisent leur fonction d’utilité. Ils se comportent comme des consommateurs dans un supermarché.

 

Ce positionnement de James Buchanan vis-à-vis de l’hypothèse de l’homo oeconomicus n’est pourtant pas juste. Son apport à la théorie de l’impôt ou des finances publiques traduit avec éclat son attachement à la théorie subjective des coûts d’opportunité* et à ses conséquences sur l’analyse économique. Il rappelle que toute décision des pouvoirs publics à un coût. Si un coût n’est pas dissociable d’un choix, il est impossible pour un observateur extérieur d’estimer ex post le coût. La contrainte de coût n’est pas la somme des quantités d’intrants (travail, capital, terre) multipliés respectivement par leur prix (salaire, intérêt, rente). Cette proposition a des effets importants sur la théorie de l’impôt. La théorie standard des finances publiques focalise son attention sur les coûts de l’impôt. Elle cherche à évaluer le coût social de l’impôt afin de définir l’impôt optimal c’est-à-dire l’impôt qui minimise les coûts et maximise les bénéfices sociaux. Elle construit alors une fonction de bien être social en supposant que les contribuables n’engagent aucune ressource dans le choix des politiques fiscales autrement dit que la construction de la fonction de bien être social est sans coût. Cette théorie est par nature autoritaire[1]. Buchanan grâce à sa théorie subjective de l’impôt s’interdit d’évaluer le coût social de l’impôt et donne une place prépondérante aux institutions dans l’évaluation du coût du choix fiscal.

 

Le coût de l’impôt renvoie, en fait, aux coûts d’un choix public (Buchanan et Brennan 1980). Ce choix fiscal n’a plus alors le même coût en démocratie et en dictature (coût de la procédure de décision collective). Ce choix fiscal n’est pas non plus sans influence sur le coût d’opportunité des autres actions possibles. Les choix fiscaux influencent les coûts. Les coûts en retour influencent les choix fiscaux. La théorie de l’illusion budgétaire (Buchanan et Wagner 1976) est construite sur ce principe où la perception des coûts est elle-même modifiée par les choix fiscaux[2]. L’augmentation des dépenses publiques et/ou la taxe d’inflation sont des moyens pour le gouvernement de modifier la perception des contribuables sur les coûts de ses choix autrement dit de son action. Le coût de l’impôt n’est pas le même si le contribuable consomme le bien collectif financé par l’impôt où s’il n’y a pas accès. Ces trois critiques ont alors renouvelé la théorie l’impôt. Elles ont permis, tout d’abord, d’intégrer l’effet des dépenses publiques dans l’évaluation du coût de l’impôt (loi Aaron Director). Elles ont conduit, ensuite, à intégrer les institutions et plus spécifiquement l’hypothèse du voile d’ignorance dans l’économie expérimentale de l’impôt.

 

Il ne serait pas juste de conclure cette rapide présentation des liens entre Buchanan et l’école autrichienne sans rappeler l’opposition entre Hayek et Buchanan sur l’évolutionnisme et la critique libertarienne* de l’économie politique constitutionnelle*. L’école libertarienne soutient, tout d’abord, que l’Etat ne produit pas nécessairement de la sécurité (respect du droit). Il n’est pas celui qui apaise les guerres. Il naît  de la violence (Hume et Menger) et ceux qui le contrôlent sont des prédateurs. Ils spolient les producteurs[3]. Il y a peu de chances dans ces conditions que l’on puisse réagir à contrôler cette volonté de prédation par de simples règles constitutionnelles. L’Etat sera toujours injustement coercitif. L’histoire ne permettrait jamais de valider la thèse selon laquelle l’Etat serait capable d’auto limiter son pouvoir[4]. Buchanan de son côté estime que l’évolutionnisme agnostique d’Hayek est juste dans le monde sub-constitutionnel (un monde où les règles du marché sont données), mais erroné lorsqu’il faut choisir les règles du jeu (constitution). Il n’est pas possible de penser que les hommes vont sélectionner non intentionnellement les bonnes règles. Il faut, alors, signer un contrat social afin de s’accorder sur des règles justes et capables de faire respecter les libertés individuelles (Buchanan 1975, 1992).

  François Fachinni

Mars 2006

Bibliographie :

 

Buchanan J. and Tullock G. (1962), The Calculus of Consent: Logical Foundations of Constitutional Democracy. Ann Arbor: University of Michigan Press.

Buchanan J. (1969), Cost and Choice, Chicago : Markhauss Publishing Co.

Buchanan J. (1975), The limits of Liberty. Between Anarchy and Leviathan, The University of Chicago, traduction française, (1992), Les Limites de la liberté. Entre l’anarchie et le Léviathan. coll. Libéralia, ed. Litec.

Buchanan J. and Wagner R. (1976), Democracy in Deficit : The Political Legacy of Lord Keynes, New York : Academic Press.

Buchanan J. and Brennan G. (1980), The Power to Tax, New York : Cambridge University Press.

Buchanan J. (1981), « Introduction: L.S.E. Cost Theory in Retrospect ». Buchanan and Thirlby (Ed.) L.S.E. Essay on Cost. New York and London: New York University Press.

Buchanan J. (1989 – 1990)

Buchanan J. and Vanberg V.J. (2002), “Constitutional Implications of Radical Subjectivism”, The Review of Austrian Economics, Volume 15, Number 2/3, pp.121-129.

Pichon-Mamère F. (2005), « Buchanan », Encyclopédie thématique, Universalis, Figaro.

 

Le site www.buchanan.org fait le point sur l’œuvre de Buchanan et propose une bibliographique complète.

Voir aussi le site du Buchanan Center.



[1] Wagner R.E. (1985), « Normative and Positive Foundations of Tax Reform », Cato Journal: 366-388.

 

[2] Toute la littérature sur l’illusion fiscale découle de cette manière de comprendre les coûts.  Wagner R.E. (1978), « Revenue Structure, Fiscal Illusion, and Budgetary Choice », Public Choice, Spring. Voir aussi DiLorenzo T.J. (1981), “Utility Profits, Fiscal Illusion, and Local Public Expenditures”, Public Choice, Fall.

[3] Holcombe R.G. (1994), The Economics Foundations of Government, New York University Press: New York.

[4] Bolck W. and Dilorenzo T.J. (2000), « Is Voluntary Government Possible ? A Critique of Constitutional Economics”, Journal of Institutional and Theoritical Economics, vol. 156, pp.567 – 582.