L’Entrepreneur

 

L’étude de l’activité entrepreneuriale et du rôle de l’entrepreneur dans le processus de marché est, en ce début de XXIème siècle, un attribut unique de l’école autrichienne. L’intérêt pour le sujet était pourtant fort parmi les économistes classiques aux XVIIIème et XIXème siècles. L’entrepreneur apparaît régulièrement dans les écrits de l’école française depuis Richard Cantillon jusqu’à Jean-Baptiste Say. Ce dernier a une théorie du marché très élaborée où l’entrepreneur joue un rôle central dans le processus de production. Ce rôle disparaît dans les décennies qui séparent la révolution marginale (dans les années 1870) de l’acceptation de la concurrence pure et parfaite (à la fin des années 1920). Les prémices de ce changement se trouvent dans le travail sur l’équilibre général de Léon Walras à Lausanne. Avec l’équilibre général, il n’y a point de besoin d’agent source de changement, car tout changement réel est exclu de cette description mécanique du monde où les prix et les quantités échangées ne sont pas déterminés par les agents sur les marchés mais par un commissaire priseur fictif. Chaque individu agit sans avoir aucune influence sur l’équilibre final qui est déterminé par les paramètres (préférences, contraintes budgétaires, technologie, etc.) du modèle.

Alors que Ludwig von Mises ne voyait que peu de différence fondamentale entre les écoles d’économie dans les années 1930, l’adhésion en masse de la profession au paradigme de la concurrence pure et parfaite va faire changer les choses. Dès lors, les économistes de l’école autrichienne (y compris Joseph Schumpeter) sont presque les seuls à s’intéresser à l’entrepreneur. Bien que présent dans les écrits de Schumpeter, de Mises et de Murray Rothbard, il faudra attendre le travail d’Israël Kirzner en 1973 pour la publication d’un traitement complet du rôle de l’entrepreneur dans le marché et dans la production.

L’entrepreneur n’est pas un individu particulier, mais une fonction présente dans chaque acteur. La meilleure façon de comprendre cette fonction est de prendre un exemple. Supposons que Robinson Crusoé, seul sur son île, aille pêcher tous les jours. La pêche est une activité importante dans son existence. Un jour, alors qu’il se promène sur l’île, il trouve des vignes vierges qu’il pense pouvoir utiliser pour fabriquer un filet. Il se met ainsi à l’œuvre pour fabriquer un filet et pour partir, quelques heures plus tard, à la pêche. Le filet remplit sa fonction et lui permet de pêcher 10 fois plus de poissons qu’avec son ancienne méthode (sur une même période). Dans cet exemple, beaucoup peuvent penser que l’activité entrepreneuriale consiste en la fabrication du filet (tout comme beaucoup en économie pensent que l’entrepreneur est celui qui lance une petite entreprise). Cependant, quelque chose supplémentaire était nécessaire à la fabrication du filet: la découverte que les vignes pouvaient être utilisées dans ce but. Sans la découverte de cette idée, le filet n’aurait jamais été fabriqué. En effet, l’activité entrepreneuriale n’est pas l’action de lancer une nouvelle entreprise ou de faire de la R&D. L’activité entrepreneuriale est la réalisation que les ressources existantes pourraient être employées d’une façon différente pour mieux satisfaire les besoins humains. Cette réalisation ne dépend ni des ressources existantes ni du résultat d’une production, elle est la condition nécessaire à toute production. Sans l’idée originelle, sans la découverte de départ, aucune production n’est possible. Cette découverte est donc l’essence de l’activité entrepreneuriale qui consiste à introduire de l’information nouvelle (c’est-à-dire qui n’était pas connue jusqu’à présent) dans une économie.

Les découvertes entrepreneuriales ne sont pas faites par hasard. Dans l’exemple de Robinson, la pratique de la pêche a inspiré, si l’on peut dire, sa découverte. Dans le jargon de Kirzner, c’est parce que Robinson est pêcheur que son esprit est « alerte ». C’est parce qu’il pratique la pêche qu’en trouvant les vignes vierges il a eu l’idée de les utiliser pour faire un filet. Il est aussi possible qu’il ait eu l’idée d’utiliser des vignes vierges pour fabriquer un filet avant de les trouver sur l’île. Dans tous les cas, l’important est l’idée de départ: l’utilisation nouvelle de ressources insulaires. Dans l’exemple ci-dessus, il s’avère que les quelques heures de travail qui permettent à Robinson de fabriquer un filet multiplient sa productivité par dix. La découverte est très rentable. Il est important de comprendre que l’accroissement de sa productivité n’est pas dû au capital utilisé par Robinson, que ce soit sa force de travail, le temps passé à la fabrication, ou les vignes vierges elles-mêmes. Cet accroissement est entièrement dû à sa découverte, à l’idée nouvelle concernant l’utilisation des vignes vierges. La productivité du capital n’est pas une propriété intrinsèque du capital (qu’il suffirait donc d’accumuler), elle est toujours le résultat d’une découverte entrepreneuriale. Dans le contexte social du marché, l’entrepreneur est guidé par le profit monétaire, c’est-à-dire par la différence entre le coût des ressources et le prix de sa production (en prenant en compte le coût d’opportunité du capital utilisé). L’activité entrepreneuriale est un arbitrage pur; elle consiste à capturer des profits monétaires (c’est-à-dire des gains à l’échange) qui étaient restés inaperçus jusqu’alors. Puisque c’est un arbitrage et ce n’est pas une activité de production, elle n’a aucun coût. Le profit joue aussi un rôle incitatif.

De la même façon que Robinson découvrit l’usage rentable des vignes vierges, un entrepreneur aura tendance à découvrir ce qui lui permet de réaliser un profit monétaire positif. L’activité entrepreneuriale tend à améliorer la coordination des plans individuels et contribue à réaliser l’harmonie des intérêts mutuels. Malgré le travail des économistes autrichiens, et surtout celui de Kirzner, l’entrepreneur est largement ignoré dans la littérature économique. Avec l’intérêt que les économistes portent à l’économie de l’information et au rôle de l’innovation, l’économie néo-Schumpetérienne a connu un regain de vitalité ces dernières années. Cependant, les modèles utilisés restent des modèles d’univers clos où il n’y a pas d’information nouvelle véritable. Pour des raisons d’épistémologie et de méthodologie, l’activité entrepreneuriale véritable, comme on la trouve dans le travail de Kirzner, reste largement ignorée par l’économie néo-classique et le restera sans doute encore longtemps.

 

Frédéric Sautet

Décembre 2005

 

 

Bibliographie

Kirzner, Israel (1973) Competition and Entrepreneurship, Chicago: University of Chicago Press

Kirzner, Israel (1975) “Classical Economics and the Entrepreneurial Role” Reprinted in Perception, Opportunity, and Profit: Studies in the Theory of Entrepreneurship, Chicago:University of Chicago Press.

Kirzner, Israel (1999) “Creativity and/or Alertness,” Review of Austrian Economics, 11, 5-17

Kirzner, Israel and Frederic Sautet (forthcoming 2006) The Role of Entrepreneurship in Markets and its Implications for Policy, Mercatus Policy Primer 4, Mercatus Policies Series, Mercatus Center at George Mason University

Mises, Ludwig (1949) Human Action, Yale: Yale University Press

Rothbard, Murray (1993) Man, Economy, and State, Auburn: Ludwig von Mises Institute

Say, Jean-Baptiste (1841) Traite d’Economie Politique, Paris: Guillaumin

Schumpeter, Joseph (1950) Capitalism, Socialism, and Democracy, third edtion, New York: Harper & Row