ANTICIPATION RATIONNELLE VERSUS ANTICIPATION COGNITIVE

 

L’école autrichienne est critique vis-à-vis de la théorie des anticipations rationnelles. La théorie des anticipations rationnelles trouve ses origines dans les travaux de J. Muth (1961) et R. Lucas (1972). Elle développe l’idée que les individus forment leurs anticipations comme les économistes.

 

Cette théorie des anticipations rationnelles se décline de deux manières (Snowdon et al. 1997, p.211). La première soutient que les prévisions sur les valeurs futures des variables économiques sont faites par des individus qui utilisent au mieux toute l’information publiquement disponible sur les facteurs qui leurs semblent déterminer cette variable. Si les agents estiment que le taux d’inflation est déterminé par le taux de croissance de la monnaie, ils vont utiliser au mieux toute l’information publiquement disponible sur les taux de croissance de la masse monétaire pour former leurs anticipations des taux d’inflation futurs. La seconde défend que les anticipations subjectives des variables économiques que forment les agents coïncident avec les véritables espérances mathématiques conditionnelles de ces variables. Les anticipations des individus sont les mêmes que les prédictions des économistes. Les prédictions des économistes étant construites sur des distributions objectives de probabilité, cela revient à considérer qu’il existe une parfaite correspondance entre les distributions subjectives des individus et les distributions objectives de probabilité. L’individu anticipe les vecteurs de prix futurs à partir d’une distribution objective des probabilités (Lucas 1980, p.707). C’est sur cette hypothèse forte que s’est construit le programme de recherche des anticipations rationnelles et ses développements récents. Les individus anticipent les valeurs réelles des paramètres des modèles. Ils se réfèrent à cette occasion aux distributions de probabilité et utilisent les données quantitatives (statistiques) pour connaître le monde. Ils se forment leurs opinions à partir de la valeur moyenne des distributions observées afin d’écarter les variations accidentelles des données. La qualité des anticipations dépend alors de la quantité des informations disponibles et du modèle utilisé pour les interpréter.

 

La théorie des anticipations rationnelles est cohérente ainsi avec la théorie de l’information et la théorie de la rationalité substantive qui la sous-tend. Elle est cohérente avec la théorie de l’information parce qu’elle associe la décision à un stock d’information collecté au préalable. L’information est réduite injustement à des données statistiques. Elle peut alors s’acheter et se vendre. Elle est un bien (Arrow 1971, p.147) qui est affecté selon un calcul d’optimisation. Les individus égalisent alors classiquement les coûts marginaux liés à la recherche d’une information aux recettes qu’elle permet d’obtenir (Stigler 1971, p.66). Le choix de l’information et plus particulièrement du modèle acheté est important puisqu’il conditionne l’anticipation. Le modèle tend, en effet, à lier strictement la connaissance de l’agent et son action. Il agit en fonction de ce qu’il sait, autrement dit de ce qui s’est passé. Les anticipations des individus ne sont différentes que parce qu’ils n’ont pas choisi le même modèle. Cette situation n’est pas forcément très facile à expliquer dans un monde où chacun est censé optimiser. Dans ce monde il ne devrait pas y avoir d’erreur. Chaque individu devrait acheter l’information qui lui permettra de ne pas faire d’erreur. L’erreur n’existe que parce que l’homme estime que faire une bonne anticipation est moins bénéfique que de ne pas acheter la bonne information et se tromper. Le coût d’une bonne anticipation est alors supérieur au coût de l’erreur.

 

La théorie des anticipations rationnelles est ainsi enfermée dans une logique d’optimisation qui ne réussit pas à décrire concrètement la décision en incertitude*. C’est parce qu’il existe une zone d’indétermination que l’homme ne peut pas s’en tenir à la connaissance. La connaissance n’est pas un antidote à l’incertitude parce que le futur n’est pas la reproduction du passé. Pour que l’achat d’un bon modèle puisse permettre une bonne anticipation, il faut que le futur soit la simple reproduction du passé. Si le futur est capable de nous surprendre il n’y a pas de raison que l’homme puisse par une simple collecte d’information connaître le futur. Le futur est inconnaissable par définition parce que l’action permet à l’homme de savoir ce qu’il voulait savoir, autrement dit s’il fallait croire que les prix allaient augmenter ou au contraire s’ils allaient baisser. Cette place de la surprise dans la décision explique pourquoi la théorie de la vigilance ou l’alertness* de Kirzner décrit la décision comme le résultat d’un acte d’imagination, d’un acte de jugement et d’un acte de commandement. L’homme imagine son futur et évalue ensuite ses chances de succès et le moment opportun où il devra agir. L’action n’est pas seulement le résultat d’une collecte judicieuse d’information elle est aussi et surtout le résultat d’une bonne appréciation de la situation et cela ne se résume pas dans un modèle proposant une loi du type si p alors q. La rationalité, autrement dit la qualité d’une décision est plutôt adaptative. Une bonne décision insère toujours l’erreur d’anticipation et la possibilité de faire différemment. L’homme rationnel se prépare à la surprise. Il n’est pas aveuglé par la technique et l’idée que le futur n’est que la reproduction du passé. Il est toujours sur ses gardes prêts à changer sa stratégie et à imiter ceux qui ont réussi. Chaque action devient un exercice de jugement d’une situation singulière qui échappe à la loi des grands nombres et impose l’originalité. L’irréductibilité du futur de l’homme à la prévision oblige alors à se tourner vers la loi du fait accompli. L’homme n’a pas forcément à anticiper le futur. Il doit en revanche s’y préparer. Il doit être capable de tirer parti du présent sans ignorer le passé (expérience). L’homme n’est pas alors forcément dans une logique d’anticipation. Il se place immédiatement dans le deuxième coup, autrement dit dans la situation de celui qui a été surpris par un événement et qui doit en tirer parti pour agir.

 

L’entrepreneur peut aussi ne pas simplement anticiper le futur, il peut aussi vouloir le créer. Il s’insère dans le monde pour le modifier à son avantage parce que le monde est indéterminé et qu’il sait qu’il peut agir pour le changer. Il n’anticipe pas le futur, il le fait. La figure de l’entrepreneur innovateur traduit cette vision. Il est celui qui modifie le contexte de tous les autres acteurs. Il change le monde des possibles des entrepreneurs et des consommateurs. Il est ainsi en phase avec son futur parce que c’est lui qui l’a imaginé. L’imprévisibilité du futur n’est ni la preuve que le marché n’est que chaos ni que les hommes soient impuissants vis-à-vis du futur. Elle est aussi la preuve que l’homme peut agir et s’insérer dans le monde pour le modifier.

 

Cette théorie de la rationalité adaptative ne doit pas néanmoins faire croire que l’entrepreneur ne collecte pas toute l’information nécessaire pour agir. Il n’est pas seul. Il doit dès lors ne pas surestimer ses pouvoirs de créer le futur et de s’adapter. La vigilance ou l’alertness* n’exclut pas l’apport de la connaissance à la qualité des anticipations des entrepreneurs et des spéculateurs sur les marchés financiers. La théorie des anticipations cognitives de Butos et Koppl (1993) le rappelle. Elle utilise le modèle proposé par Hayek dans son ouvrage L’Ordre sensible pour expliquer dans quelles conditions l’homme peut prévoir l’avenir. Elle rappelle pour commencer que le monde est régulier parce que les ordres humains sont construits sur des règles de conduite qui rendent les actions humaines prédictibles. Ces règles de conduite sont les règles de notre intelligence ainsi que les règles de notre groupe d’appartenance. Les hommes peuvent se comprendre mutuellement et anticiper leurs décisions parce qu’ils peuvent se connaître par introspection. Ils peuvent construire des interprétations cohérentes de la réalité parce qu’ils savent que tous les hommes obéissent aux mêmes règles de l’esprit. Ils peuvent pour cette raison se mettre dans la peau d’autrui pour imaginer ce qu’il ferait s’il possédait ces informations. Ils peuvent anticiper le futur parce qu’ils sont structurés par des règles de conduite qui encadrent l’action humain.

 

 

François Facchini

Janvier 2006

 

 

 

Bibliographie:

 

Arrow (1971), « Economic welfare and the allocation of resources for invention », in Lamberton D.M. ed. Economics of Information and Knowledge. Harmonndsworth, 1971, pp.141-159.

Butos W. (1995), « Hayek and rational expectation », in Kiezer, Tieben and Zipp (Ed.).

Butos W. and Koppl R.G. (1993), “Hayekian expectations: Theory and Empirical Expectations”, Constitutional Political Economy, vol.4, n°3, pp.303-330.

Lucas R. ([1980], p.707) , « Methods and Problems in business cycle », Journal of Money, Credit and Banking, 12 (4, part 2): 696-715.

Snowdon B., Vane H. et Wynarczyk P. (1997), La pensée économique moderne. Guide des grands courants de Keynes à nos jours, ediscience ineternational, traduction française de A Modern Guide to Macroeconomices. An Introduction to Competing Schools of Thought, Edward Publishing Limited, Habts, UK.

Stigler G. (1971), « The Economics of Information », », in Lamberton D.M. ed. Economics of Information and Knowledge. Harmonndsworth, 1971, pp.61-82).