APRIORISME

 

L’apriorisme est généralement associé au travail de Mises (1949, 1962, 1976) et à la généralisation qu’en a faite Robbins (1938). Il est pourtant le résultat d’une longue tradition en philosophie de la connaissance, et en science économique en particulier (Rothbard 1991, p.261, note 1). Il y a deux formes d’apriorisme : l’apriorisme néo-kantien de Mises et l’apriorisme réaliste de Menger et Rothbard. L’apriorisme misessien est une forme de néo-kantisme. Il défend que les sciences économiques peuvent se développer de manière purement déductive sur la base d’un axiome de l’action vrai a priori (praxéologie*). Mises énonce cette thèse qu’il reprend dans L’action humaine en1949 dans un ouvrage publié en allemand et intitulé Grundprobleme der Nationalökonomie, Untersuchungen über Verfahren. La traduction américaine est disponible depuis 1960, sous le titre Epistemological Problems of economics (1960). Le néo-kantisme de Mises ne doit pas, cependant, être sur-estimé. Il s’agit plus d’une référence à un philosophie qui a soutenu le rationalisme contre l’empirisme que d’un socle sur lequel Mises construirait son épistémologie (Barotta 1996, Parsons 1990, 1997). L’apriorisme réaliste s’inspire de la philosophie aristotélicienne et des travaux du philosophie réaliste Brentano qui influença Menger (Kauder 1967). Elle donne aux économistes la possibilité de développer une ontologie sociale. L’ontologie est depuis Aristote (384-322, Av. J.C.) la science qui étudie l’être en tant qu’être. Elle s’oppose aux sciences particulières qui découpent quelque partie de l’être et en étudient les propriétés. L’ontologie est l’étude de l’essence de l’être, du fondement de l’ordre des choses. Connaître c’est répondre à la question qu’est-ce que c’est? Qu’est-ce que la chose est? La pomme est un fruit. L’homme est libre. L’inflation est monétaire, etc.

 

Le débat entre ces deux formes d’apriorisme porte sur le statut idéal ou réaliste du principe de non contradiction et sur la définition de l’acte d’introspection qui fonde la connaissance de l’intentionalité de l’action. Ce qui unit les apriorismes (réaliste versus rationaliste*) c’est leur refus d’adopter la théorie empiriste de la connaissance. Les apriorismes soutiennent que la science économique est une science de l’action non inductive dont les principes fondateurs sont les produits d’un acte d’introspection*. Ces principes tiennent leur universalité de la compréhension. Les sciences économiques sont des sciences théoriques et systématiques et non historique (Mises 1949, 1985, p.36), sans cependant être comme les mathématiques ou la logique puisqu’elles sont rivées au réel par l’acte expérimentale que constitue l’introspection (Mises 1949, 1985, p.71). Hoppe (1995, 1991), ajoute à cet argument en termes d’introspection, l’argument kantien selon lequel un axiome est évident si nier sa vérité ne provoque pas une mise en contradiction de celui que le fait. Il fonde alors l’axiome de l’action, c’est-à-dire le fait que les êtres humains agissent sur le fait qu’on ne peut pas nier que cette proposition est vraies sans se contredire, car nier cet axiome est une action. La vérité de l’axiome de l’action est pour cette raison impossible à nier sans se contredire. Il s’agit bien d’une évidence au sens de Kant. Hoppe (1991) prolonge sa démonstration en ajoutant à ce premier axiome l’axiome apriori de l’argumentation. L’argumentation, c’est-à-dire le débat sur la fausseté ou la véracité d’une loi économique est vraie a priori, car elle ne peut pas être niée sans être affirmée par l’acte même de cette dénégation.

 

Les conséquences méthodologiques de l’apriorisme sont importantes. Il conduit les économistes de l’école autrichienne à penser les lois économiques comme certaines et à orienter leur travail vers la théorie pure. L’empirisme conduit à vouloir tester la loi de l’utilité marginale, la loi ricardienne des avantages comparatifs (si A en plus productif que B dans la production d’un bien ils peuvent s’engager dans un processus de division du travail qui leur sera bénéfique), la loi de l’échange (si A et B s’engage dans un échange volontaire ils en espèrent l’un et l’autre un profit), ou la loi quantitative de la monnaie (si la quantité de monnaie augmente alors que la demande de monnaie reste inchangée alors le pouvoir d’achat de la monnaie diminue). Ces lois sont des hypothèses qu’il faut confronter à la réalité. L’apriorisme soutient, au contraire, que l’ensemble de ses lois sont vrais a priori et que vouloir tester le fait qu’un échange se fait à gain mutuel revient à vouloir s’assurer qu’une voiture ne peut pas être rouge et pas rouge. Les lois économiques issues de l’axiome de l’action sont aussi certaines que le principe d’identité (ce qui est est) ou le principe de non contradiction (ce qui est ne pas être et ne pas être en même temps). Il n’est pas utile, pour cette raison, de les confronter à la réalité. Elles sont les lois de la réalité parce que les lois de la réalité sont les lois de l’esprit. L’apriorisme est donc une alternative à l’empirisme. Il répond à ses faiblesses et soutient que les hommes sont capables d’acquérir des connaissances apriori, c’est-à-dire une connaissance qui n’a pas recourt à l’application de méthodes spéciales d’expérimentation ou d’induction (Smith 1994, p.33).

 

Les économistes de l’école autrichienne ont, en outre, tendance de ce fait à délaisser le travail empirique sans toutefois nier l’apport de l’histoire et des statistiques à la connaissance des phénomènes économiques. Lapriorisme n’affirme pas, en effet, l’inutilité du travail statistique et/ou expérimental. Il soutient seulement que les lois économiques ne peuvent pas être dérivées de l’observation. Elles sont dérivées de la structure logique de l’esprit qui domine l’action. Aucune loi exacte ne pourra être découverte par un travail d’observation mettant en évidence des régularités. Sur le marché tout change et rien n’est constant. L. Robbins  (1938, p.348) considère, en revanche, que même dans le cas où l’on admettrait les thèses les plus fortes de l’apriorisme la nécessité de la recherche empirique n’en serait pas amoindrie. La théorie pure est l’outil d’interprétation de l’économiste qui souhaite saisir les conséquences d’une action. L’analyse d’un fait particulier sera alors moins certaine que les lois générales des sciences économiques, mais elle permettra de préciser les conditions d’apparition d’un événement. Les sciences économiques se réfèrent à ce qui est nécessaire alors que l’histoire renvoie à ce qui est unique et individuel. Ce sont alors les changements dans les sciences non historiques dont fait partie l’économie qui obligent les historiens à réécrire l’histoire parce qu’ils interrogent les mêmes faits avec de nouvelles questions. L’interprétation évolue ainsi sous le coup de la conceptualisation qui l’amène à mettre en évidence l’importance de nouveaux renseignements et à accomplir de nouvelles recherches.

 

Lapriorisme conduit ainsi à modifier la manière dont les économistes travails et à soutenir que les méthodes des sciences naturelles ne sont ni adéquates ni nécessaire, ni similaires à la formation d’une sciences des phénomènes économiques. Elle ajoute à la dimension expérimentale du travail scientifique classique une dimension ontologique qui est par nature plus certaine que le travail expérimentale qui n’aborde que des phénomènes accidentels ou simplement régulier. L’apriorisme mène, pour ces raisons, à d’intense controverse avec les épistémologues tenants de l’empirisme logique* et/ou du relativisme, mais aussi avec l’évolutionnisme agnostique d’Hayek* ou de Popper*.

 

François Facchini

Septembre 2005

Bibliographie :

 

Barotta (1996) P. (1996), “A Neokantian critique of von Mises’s epistemology”, Economics and Philosophy, 12, pp.51-66.

Hoppe H.H. (1989), « In Defense of Exterme Rationalism, The Review of Austrian Economics, vol.III, pp.179-214.

Hoppe Hans-Hermann (1991), « Austrian Rationalism in the age of the decline of positivism », Journal des Economistes et des Etudes Humaines, vol.2, n°2/3, juin/septembre.

Hoppe H.H. (1995), Economic Science and the Austrian Method, Ludwig von Mises Institute, Auburn.

Mises L. von (1976), Epistemological Problems of Economics, New-York, New-York University Press.

Mises L. (1949, 1985), L’action humaine. Traité d’économie. Coll. Libre échange, PUF, Paris.

Mises L. (1962, 1978), The Ultimate Foundation of Economic Science, Kansas City, Kans.: Sheed Andrews and McMeel.

Parsons S. D. (1990), « The Philosophical roots of modern Austrian Economics : past problems and future prospects », History of Political Economy, volume 22, numéro 2, pp.295-319.

Parsons S.D. (1997), “Mises, the a priori and the foundation of economics : a qualified defence”, Economics and Philosophy, volume 13, October, pp.175-196.

Robbins L. (1938), “Live and dead issues in the methodology of economics”, Economica, n.s. , vol.5, août, pp.342-352.

Robbins L. (1947), Essai sur la nature et la signification de la science économique, Paris, Librairie de Médicis.

Rothbard M. (1976), “Praxéology: the Methodology of Austrian Economics”, in Dolan E.G., The Foundations of modern Austrian Economics, Kansas City: Sheed and Ward.

Rothbard M. (1991), « L’apriorisme extrême », dans Ecconomistes et charlatans, Les Belles lettres, coll. Laissez Faire. traduction d’un article paru en 1956 dans le Southern Economic Journal.

Smith B. (1990), « Aristote, Menger, Mises: a Categorial Ontology for Economics », History of Political Economy, annual supplement to 22, pp.263-288.

Smith B. (1994), « Aristotelianism, Apriorism, essentialism », dans The Edward Elgar Companion to Austrian Economics, Edited by Peter J. Boettke, Edward Elgar, pp.33-37.

White L.H. (1984), The Methodology of the Austrian School of Economics, Auburn, Ala.: Ludwig von Mises Institute.