BUREAUCRATIE

 

 

La bureaucratie est souvent analysée à travers le prisme weberien qui la présente comme une forme sophistiquée d’organisation. Elle est associée au professionnalisme du fonctionnaire et à une intervention libre de tout arbitraire et de préjugé. Le formalisme des règles de fonctionnement et une hiérarchie structurée et pyramidale seraient par ailleurs les garants de l’efficacité de l’organisation bureaucratique. Les travaux des politologues et des économistes ont démontré que la version weberienne n’allait pas de soi, mais ont surtout souligné l’existence d’autres approches moins conciliantes avec l’interventionnisme étatique.

 

Mises propose ainsi une alternative autrichienne à cette version idyllique avec la publication en 1944 de son ouvrage en anglais « Bureaucracy ». La définition qu’il propose de la bureaucratie découle de l’opposition existant entre les systèmes de management marchand et bureaucratique : « l’organisation bureaucratique est la méthode appliquée à la conduite des affaires administratives dont le résultat ne s’apprécie pas en monnaie sur le marché », affirme t-il ; il insiste plus loin : « l’organisation bureaucratique est la conduite des affaires qui échappent au contrôle du calcul économique » (Ibid. p. 54).

 

La caractéristique essentielle est donc l’absence du système de prix pour allouer les ressources aussi bien dans la sphère administrative que celle des entreprises. En somme, la bureaucratie n’est pas seulement la figure organique mettant en œuvre les interventions de l’Etat. Elle renvoie à une phénomène bien plus large qui est celui de l’ensemble des activités qui ne font pas l’objet d’une évaluation par le marché, de sorte que certaines fonctions existant au sein des entreprises du fait de l’interventionnisme étatique représentent des expressions de la bureaucratie au même titre que l’existence d’agences administratives. Il existe ainsi une convergence entre Mises et Weber dans les formes que peut prendre la bureaucratie mais pour des raisons différentes.

 

Pour Mises, la bureaucratie ne constitue que les symptômes d’un mal plus important et traduit en fait une atteinte profonde au libre fonctionnement d’une économie de marché. La bureaucratie est le produit des interventions multiples de l’Etat dans les affaires des individus. En somme, l’élimination des effets nuisibles de la bureaucratie ne passe pas par un contrôle des agences administratives mais par la suppression des interventions de l’Etat. Mises souligne aussi le caractère dynamique de l’extension bureaucratique. Les objectifs initiaux de l’interventionnisme ne pouvant être atteints, ils légitiment alors de nouvelles interventions sur le marché et influencent de plus en plus la conduite des affaires des individus. L’extension de la bureaucratie se nourrit ainsi de ses propres échecs. Son incapacité à satisfaire ses promesses et à atteindre les objectifs fixés s’expliquent par l’absence du calcul économique.

 

Quelles sont les conséquences de l’immixtion bureaucratique ? Mises identifie des conséquences économiques, politiques et sociales et psychologiques. Les conséquences économiques résultent de l’impossibilité de procéder au calcul économique et donc d’allouer les ressources aux besoins les plus urgents. A la mauvaise allocation des ressources, s’adjoint également l’impossibilité de détecter les erreurs et de les corriger de telle manière que la correction des mauvaises allocations successives se traduira par un ajustement brutal au niveau sociétal. L’intervention étatique conduit également à modifier la politique de recrutement des entreprises, à tisser des liens contestables entre les dirigeants et les politiques pouvant amener à un large éventail de connivences, allant de la protection de marchés, à l’élimination de concurrents ou encore à des formes de corruption. Les conséquences politiques et sociales sont identifiées par un renversement des relations entre les individus et les bureaucrates. Alors que le consommateur dicte à l’entrepreneur ce qu’il doit produire, la prépondérance de l’Etat renverse cette relation à son propre avantage. L’Etat devient le protecteur de l’égoïsme, celui dont on attend beaucoup et qui ensuite impose ses propres priorités. Le monde des affaires et les citoyens doivent ainsi se soumettre et obéir aux directives de cette autorité. A la souveraineté bien réelle du consommateur se substitue une souveraineté politique limitée. Les conséquences psychologiques soulignent les dangers associés à une intervention étatique qui devient de plus en plus omniprésente. La jeunesse est embrigadée et contrôlée ; le conservatisme et le maintien de l’ordre établi deviennent la priorité. Ceux qui innovent ou défient la situation existante sont dès lors sanctionnés, écartés et jugés comme étant dangereux. La société perd progressivement sa capacité à innover, se fossilise, se sclérose et décline progressivement. La généralisation de l’intervention bureaucratique conduit alors au déclin de la société.

 

L’analyse autrichienne procède ainsi d’une approche sociétale et tranche avec les autres analyses qui la conçoivent essentiellement comme un phénomène organisationnel. L’approche proposée par Mises constitue un des rares travaux sur la bureaucratie qui n’a pas été développé plus en avant par le courant autrichien. Ceci est d’autant plus paradoxal que le forme bureaucratique est devenue une composante prépondérante de nos sociétés contemporaines liée au développement généralisé de l’interventionnisme étatique.

 Laurent Carnis

Septembre 2005

 

Références :

 

ANDERSON William P. (2004) « Mises versus Weber on Bureaucracy and Sociological Method », Journal of Libertarian Studies, Vol. 18, n°1, winter, pp. 1-29.

CARNIS Laurent (2000) « La théorie de la bureaucratie : apports de Mises et essai comparatiste » in Association des Historiens de Tradition Autrichienne, Autour des développements récents de l’économie autrichienne, Les cahiers du Ceras, octobre n° 39, pp. 8-30.

MISESs Ludwig (von) (1983 [1969]), Bureaucracy, The Libertarian Press

            MISES Ludwig (von) (2003), La Bureaucratie, Editions de l’Institut Charles Coquelin (réédition de                 l’ouvrage publié aux  Editions Politiques, Economiques et Sociales Librairie de Médicis)