CAPITAL

 

Le capital est un des thèmes centraux de l’école autrichienne : de Menger à Kirzner en passant par Böhm Bawerk, Mises, Hayek et Lachmann, tous se sont prononcés sur la théorie du capital. Pour autant, leurs points de vue diffèrent et il serait faux de penser que l’école autrichienne, de ce point de vue, forme un ensemble monolithique. La théorie du capital est sans doute celle qui a donné lieu aux controverses les plus vives. Menger ne qualifiait-il pas la théorie du capital de Böhm Bawerk d’« une des plus grandes erreurs jamais commises » ? C’est sans doute en cela que réside le rôle paradoxal de la théorie du capital pour l’école autrichienne : elle est à la fois ce qui les divise et ce qui les rassemble.

 

Ce qui rassemble les autrichiens autour de la théorie du capital c’est le rôle prépondérant accordé au temps. Menger, dans ses Principes d’Economie, fut le premier à jeter les bases de cette conception temporelle du capital. Menger part du constat selon lequel la production prend du temps. Plus particulièrement, la transformation de biens de capital en bien de consommation est consommatrice de temps. L’accroissement de la production, qui réclame l’utilisation de plus de biens de capital, réclame alors une extension de la période de production. Le raisonnement de Menger repose sur le fait que la valeur des biens de capital dépend de la valeur prospective des biens de consommation. Le temps qui sépare la formulation du plan et la mise en œuvre des différents biens de capital, puis l’aboutissement de la production sous forme de biens de consommation est ce que l’on pourrait appeler la structure temporelle du capital. Il s’agit donc d’une conception dynamique du capital ou la structure du capital change à mesure qu’évoluent les plans de ceux qui anticipent la demande et la valeur prospective des biens de consommation.

 

Böhm Bawerk reprend les lignes du raisonnement de Menger, mais avec la conviction que la théorie peut être formalisée. Ainsi, il propose de calculer le temps pour chaque bien de capital en le ramenant à une référence commune qu’il appelle la « période de production ». Sa tentative de calcul l’emmène bien loin des considérations d’origine. Pour formaliser la théorie du capital en référence à la période de production il doit considérer un état stationnaire. La dimension dynamique est prospective qui faisait l’originalité de l’approche de Menger est alors fortement réduite. L’erreur est commise et suscitera un long débat avec Clark.

 

Deux voies s’ouvrent alors : la voie du subjectivisme dans la tradition de Menger où le capital n’est conçu que par rapport aux anticipations des individus, et la voie du formalisme, suivant Böhm Bawerk, qui consiste à formaliser la théorie de départ. Mises et Hayek reprirent la théorie du capital de Menger. Mises l’intégra dans son analyse du système de prix en adoptant sans réserve la classification des biens par leur éloignement en temps vis-à-vis de la consommation finale. Hayek s’efforça d’expliquer les crises en montrant comment la restructuration des biens de capital est due à l’obsolescence des plans des entrepreneurs qui dans la période précédente avaient anticipé la demande. Wicksell s’inscrivit dans la branche formaliste en proposant de relier la théorie de Böhm Bawerk à l’équilibre général. Le débat entre formalisme et subjectivisme s’est atténué dans la seconde moitié du vingtième siècle. La branche formaliste de la théorie autrichienne du capital s’est diluée dans l’approche néoclassique du capital pendant que la branche subjectiviste s’approfondissait avec les travaux de Lachmann puis de Kirzner qui achevèrent d’intégrer la structure du capital dans les plans des individus.

 

Pour Lachmann, les biens de capital forment un ensemble hétérogène impossible à agréger (la somme de hauts fourneaux avec des tapis d’hôtels et des tonneaux de bière n’a aucun sens économique). Il faut donc s’intéresser non pas au capital lui-même, qui n’a pas de sens économique, mais à la manière dont il est utilisé. Il conçoit ainsi le capital du point de vue de sa structure, c'est-à-dire des relations fonctionnelles de complémentarité entre les différents biens de capital. Ces relations dépendent du plan de l’entrepreneur qui anticipe le résultat de la séquence d’action envisagée par le plan. La filiation avec Menger est ici très claire.            Pour Kirzner, de même, le capital doit être ramené aux actions des individus qui guident son utilisation. Le capital n’est pas intéressant d’un point de vue physique ou historique, mais du point de vue de son utilisation dans un plan. Les plans des individus se déroulent en permanence et se superposent.

 

La théorie autrichienne du capital a donné deux principales applications. La première concerne la théorie de la firme* et de l'entrepreneur*, la seconde sur l'analyse macroéconomique* des cycles* et de la croissance.

 

La théorie de l’entrepreneur prend, en effet, toute sa dimension lorsqu’elle est reliée aux problématiques d’irréversibilité temporelle de la théorie du capital. La problématique des anticipations de l’entrepreneur permet d’expliquer la formation de la structure de production. Si l’entrepreneur perçoit des opportunités de profit dans le futur, il va adapter la structure de production en fonction : il va ainsi soustraire des moyens de production destinés à la consommation présente pour augmenter (investir) ceux destiner à la consommation future. La structure de production est issue des anticipations de l’entrepreneur, liée à une conception très particulière du capital qui est considéré comme l’ensemble des ressources non permanentes (Hayek fait l’hypothèse que les biens capitaux sont détruits dans le processus de production) qui assure la permanence de la production.

 

Pour ce qui est des liens de la théorie du capital à la macroéconomie autrichienne il faut se référer aux travaux de Garrison et de Skousen. Ces travaux ont deux objectifs. Le premier présente une réinterprétation de la théorie keynésienne standard (Modèle IS-LM) en intégrant une perspective temporelle à l'analyse par le biais des hypothèses sur le capital. La fonction d’investissement keynésienne est ainsi désagrégée en distinguant la production pour la consommation présente de celle pour la consommation future. Skousen développe un modèle où la structure de production est composé de quatre étape au lieu de deux chez Garrisson. Le but de ce modèle est de faire de la prévision boursière. Leurs conclusions sont cependant identiques. La déformation de la structure de production induite par la création monétaire de la banque centrale* provoque une expansion non soutenable de l'activité économique, alors que celle financée par de l'épargne réelle conduit à une croissance soutenable. Lorsque l'investissement est financé par création monétaire cela induit un phénomène de « malinvestments» qui se traduisent à terme par une récession.

 

Luc Tardieu

Novembre 2005

 

Bibliographie

 

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Clark, J. B. (1924) The Distribution of Wealth, MacMillan and Co, New York.

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Téléchargeable : http://herve.dequengo.free.fr/Kirzner/Kirzner1.htm (en Français)

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téléchargeable: http://www.mises.org/etexts/menger/principles.asp

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Wicksell, K. (1934), Lectures in Political Economy, 2 vols., Augustus M. Kelley, New York, 1977