CAUSALITE

 

Dans un modèle d’équilibre les causes sont des chocs exogènes (Facchini 1999). La cause du changement d’équilibre est extérieure aux propriétés de l’équilibre. Il s’agit d’une causalité fonctionnelle. Ce principe de causalité qui sous-tend la théorie de l’équilibre est une simple relation de dépendance fonctionnelle entre des variables endogènes et des variables exogènes (Cowan et Rizzo [1996], p.297). Les variations des variables exogènes provoquent des variations des variables endogènes. L’essence de la causalité fonctionnelle ou mathématique est une simple co-variation. Le choc exogène a des effets, mais n’a pas de cause (Cowan 1994, p.70).

 

Ce principe de causalité fonctionnelle lorsqu’il s’applique à l’action humaine conduit à réduire l’action à un effet et à nier qu’elle peut en être à l’origine. L’action est aussi la cause des phénomènes économiques. Cela conduit à retrouver le principe philosophique de l’herméneutique selon lequel l’action n’est pas seulement une conséquence mais aussi une cause. L’ordre social est certainement l’oeuvre de l’homme, et par conséquent on peut, on doit en retrouver les principes dans les modifications de son intelligence même. L’ordre social trouve donc sa cause dans l’action humaine qui elle-même trouve son origine dans le désir et les croyances des individus.

 

Les catégories aristotéliciennes peuvent alors être mobilisées pour bien comprendre les différentes aspects du concept de cause. Une poterie, par exemple, est le résultat de l’action du potier, mais il n’est pas possible de comprendre pourquoi l’argile est devenue poterie sans expliquer pourquoi le potier a eu l’intention de là faire. Aristote en a déduit qu’à côté de la cause matérielle (l’argile) et de la cause efficiente (l’action du potier), il fallait ajouter les principes de cause formelle et de cause finale (l’intention). Si la cause est « ce par quoi l’être ancien est devenu ce qu’il n’était pas » alors elle suppose le changement et ce dernier n’existe pas sans fin. Le principe de cause finale affirme « qu’il n’y a pas de changement sans qu’il se dirige vers une fin qu’on le sache ou non, qu’on en ait conscience ou non ». Une cause est donc un changement qui produit un autre changement appelé effet. L’absence de changement signifie l’absence de cause (Cowan et Rizzo 1996, p.286).

 

Ce principe de cause finale est sûrement discutable dans l’explication des phénomènes naturels, car il suppose la finalité de la nature. Il est, en revanche, incontournable pour comprendre l’action humaine parce qu’il formule un principe incontestable « tout homme agit dans la direction d’un résultat défini ». Le principe de finalité  est évident parce qu’il fonde le changement. La finalité oriente l’action. La science économique ne peut pas, pour cette raison, ignorer les explications téléologiques. Elle ne peut pas avoir pour seul objet de rechercher les déterminants mathématiques des taux d’intérêt ou les conditions qui garantissent un prix d’équilibre. Elle doit aussi se demander pourquoi et comment le prix existe (Cowan et Rizzo 1996, p.278). La causalité génétique traite, par conséquent, du processus par lequel un phénomène économique survient en soutenant que le changement a deux causes : les besoins des agents (désirs) et leur croyance (connaissance) au sujet des relations entre les objets physiques et la satisfaction d’un désir (subjectivisme*).

 

Ce principe de cause finale possède des caractéristiques très différentes du principe de causalité fonctionnelle utilisé par les sciences économiques mathématiques. La causalité pour l’économètre est une régularité dans la succession des phénomènes sensibles. La cause finale est une dépendance dans l’existence. F est la cause de G, parce que l’être de G dépend de l’être de F. A cette différence de définition s’ajoute trois spécificités. La causalité génétique traite, tout d’abord, des motivations et des désirs comme cause de l’action humaine et non comme des effets. Elle cherche à comprendre la relation entre l’action (le moyen) et l’effet que l’agent désire produire (la fin) (Cowan 1994, p.65). Elle ne fait pas, ensuite, de la cause un événement passé. La cause est l’intention de l’acteur, autrement dit, la manière dont il souhaite s’insérer dans le futur. Elle n’est pas un retour sur le passé. La source du mouvement (l’action) est le futur imaginé (Cowan et Rizzo 1996, p.291). Elle n’est pas comme dans l’exemple classique de la boule de billard un choc exogène et passé. La causalité génétique est créatrice. Elle ne traite pas, enfin, de la régularité des actions, mais de leur intelligibilité. Une même cause ne produit pas les mêmes effets (Cowan et Rizzo 1996, p.292), parce qu’une même action peut être engagée pour atteindre des fins différentes, parce qu’une même fin peut être atteinte par des actions différentes et parce qu’il existe des effets de composition. Lorsqu’un ensemble d’individus effectue une action m, il en résulte un effet d’agrégation M. On parle encore - dans le même sens - d’effet émergent, d’effet de composition, ou si l’effet a une valeur collectivement ou individuellement négative, d’effets pervers. L’existence de tels effets au niveau agrégé explique que les effets souhaités par les individus ne sont pas forcément ceux observés. L’individu n’est pas pour cette raison certain d’atteindre l’objectif qu’il s’est fixé, même si a priori il a employé les moyens appropriés. Il révisera alors ses plans et adaptera ses stratégies à son environnement. La causalité génétique est donc circulaire. L’action produit des effets qui eux-mêmes modifient l’action. Une cause, dans ces conditions, n’est plus simplement quelque chose qui précède toujours ses effets. Elle peut aussi être à l’origine d’un processus dans lequel se trouve son effet (Cowan 1994, p.63). Ainsi, le prix influence le montant des transactions mais c’est le montant des transactions qui est la cause des prix. Le prix est à la fois une cause et un effet de composition, autrement dit un effet non intentionnel des actions humaines.

 

François Facchini

Septembre 2005

 

BIBLIOGRAPHIE :

 

Cowan R. (1994), « Causation and genetic causation in economic theory », d Boettke P.J. (Ed.), The Edward Elgar Companion of Austrian Economics, Edward Elgar, pp.63-71.

Cowan R. and Rizzo M. (1996), « The Genetic-Causal Tradition and Modern Economic Theory », Kyklos, vol. 49-fasc 3, pp.273-317.

Facchini F. (1999), « Temps, évolution et équilibre : un point de vue autrichien », Economie et sociétés, Hors Série, n°35, 1, pp.133-149.

Gilson E. (1997), Le Thomisme. Introduction à la philosophie de Saint Thomas d’Aquin, études de philosophie médiévale, librairie philosophique J. Vrin.