La concurrence

 

La concurrence, définie par la science économique néo-classique, est un état ou une situation. Elle existe lorsque ni les producteurs ni les consommateurs ne peuvent individuellement influencer le résultat final du marché, ce qui implique un très grand nombre de consommateurs et de producteurs – ces derniers offrant tous le même produit. Chaque producteur produira jusqu'à ce que son coût marginal de production soit égal au prix du marché (sur lequel il n’a aucune influence – les prix sont paramétriques). De même, chaque consommateur achètera des unités du bien vendu jusqu'à ce que la valeur marginale d’une unité achetée soit égale au prix du marché (sur lequel il n’a pas d’influence non plus)[1].

Toute situation s’écartant de la description pure et parfaite de la concurrence est socialement sous-optimale. En effet, lorsqu’un producteur a le pouvoir d’influencer le prix de vente, il limitera sa production de façon à accroître son profit au dépend des consommateurs. Ceci rompt l’harmonie des intérêts entre les producteurs et les consommateurs. Dans ce scénario, la concurrence n’est socialement plus bénéfique[2]. Etant donné que les situations réelles se rapprochent rarement de la concurrence néoclassique, les implications de cette théorie pour la réglementation des marchés sont grandes.

F. A. Hayek est l’un des premiers à avoir questionné la validité d’une telle approche de la concurrence. En effet, l’équilibre de la concurrence néo-classique présuppose que l’information nécessaire à cette concurrence existe indépendamment de la concurrence elle-même. Hayek explique, dans son célèbre article publié en 1945, que l’information n’est pas aussi disponible que la théorie de la concurrence néo-classique le stipule. La réalité est que l’information qui permettrait une coordination parfaite des plans

individuels (l’équilibre) est dispersée ou non-existante.

Certains économistes néo-classiques reconnaissent la validité de la critique hayékienne. Ils expliquent cependant que la concurrence néo-classique est un bon étalon pour juger la réalité[3]. D’autres, comme Kenneth Arrow, ont critiqué cette théorie pour son incapacité à résoudre la question la plus fondamentale de la science économique – celle de la formation des prix – mais ils continuent à l’accepter, pour des raisons méthodologiques et épistémologiques, comme la meilleure théorie disponible.

Les économistes de l’école autrichienne ont une conception radicalement différente de la concurrence. Ludwig von Mises démontre dans l’Action Humaine que la conception néoclassique de la concurrence revient à isoler les marchés les uns des autres. En réalité, explique Mises, tous les biens sont en concurrence les uns avec les autres. Lorsqu’une personne désire avoir moins froid chez elle par exemple, elle met en concurrence plusieurs biens sur plusieurs marchés. Les fabricants de couvertures (ainsi que tous les produits qui entrent dans la production de couvertures) sont en concurrence avec les producteurs d’électricité, mais aussi les fabricants de chauffage, ceux qui produisent des biens d’isolation, des tricots en laine, des fourrures polaires, etc. Dans la pensée de Mises, mais aussi dans celle des économistes classiques du XIXème siècle, la concurrence est une « rivalité ». Elle consiste à faire mieux que son voisin, à améliorer sans cesse la qualité et le prix de son produit de façon à satisfaire au mieux ses consommateurs, ou encore, à introduire des produits nouveaux pour accroître le nombre de ses clients. La concurrence n’est donc pas un état ou une situation, c’est un processus de découverte. Au niveau social, ce processus tend à accroître la compatibilité des plans individuels mais sans jamais la réaliser entièrement (il n’y a jamais de situation d’équilibre). En conséquence, pour comprendre la nature et le rôle de la concurrence, il ne s’agit pas de partir d’un fait accompli (l’équilibre de la concurrence néo-classique), mais d’une situation où l’information n’est que partiellement connue. Israël Kirzner a développé, plus que tout autre économiste contemporain, la notion de concurrence dans le sens de « rivalité ». Dans la tradition de Mises, Kirzner démontre que le processus de découverte définissant la concurrence est un processus entrepreneurial. L’entrepreneur est l’agent au cœur du processus concurrentiel. Il découvre l’information nécessaire à une plus grande satisfaction des consommateurs.

Trois propriétés distinguent la concurrence en termes de rivalité de son homologue néoclassique.

· Premièrement, parce que la concurrence n’est pas un état ou une situation, mais un processus de découverte, il s’en suit qu’elle se définit comme la libre entrée sur le marché. En d’autres termes, la concurrence est la liberté d’acheter et de vendre des biens tout en respectant les droits de propriété et les engagements contractuels.

· Deuxièmement, les prix (et les quantités) ne sont pas paramétriques, ils sont fixés par les entrepreneurs lorsqu’ils achètent et vendent les produits leur permettant de saisir des opportunités de profits. De plus, en achetant ou en s’abstenant d’acheter, les consommateurs influencent les choix des entrepreneurs en matière de prix.

· Troisièmement, en l’absence de réglementation interdisant l’accès à un marché, le processus de concurrence est toujours à l’œuvre. Sur un marché libre, il n’est jamais possible de se soustraire à la concurrence. Ainsi, tout profit découvert n’est jamais garanti dans le temps. Un entrepreneur est soumis en permanence à la concurrence qui tend à diminuer irrémédiablement ses profits. Il s’ensuit qu’une situation de monopole (dans laquelle le profit du producteur est quasi-certain) ne peut émerger qu’à la faveur d’une réglementation étatique (c’est-à-dire avec l’usage de la force pour empêcher l’entrée de concurrents)[4]. La concurrence est un processus permanent de découverte entrepreneuriale. La condition nécessaire et suffisante pour que la concurrence joue son rôle est la possibilité d’entrer librement sur un marché en respectant les droits de propriété et les engagements contractuels. Sur le marché libre, tous les produits sont en concurrence entre eux. En l’absence de coercition étatique, la concurrence entrepreneuriale finit toujours par éroder les profits que les entrepreneurs ont découverts.

 

Frédéric Sautet

Décembre 2005

Bibliographie

Arrow, Kenneth (1994) “Methodological Individualism and Social Knowledge” American Economic Review, Papers and Proceedings, 84(2), 1-9

Boettke, Peter (1997) “Where did Economics Go Wrong? Modern Economics as a Flight from Reality”, Critical Review, 11(1), 11-64

Guillaumat, François (2001) Comment L’Etude des Structures Industrielles Peut-Elle Etre Scientifique ? Thèse de Doctorat, Université de Paris Dauphine

Hayek, Friedrich A. (1945) “The Use of Knowledge in Society” Reprinted in Hayek,

Friedrich Friedrich A. (1948) Individualism and Economic Order, Chicago: University of Chicago Press

Hayek, Friedrich A. (1978) “Competition as a Discovery Procedure” in New Studies, London: Routledge

Kirzner, Israel M. (1997) “The Driving Force of the Market” Reprinted in Kirzner, Israel (2000) The Driving Force of the Market, London: Routledge

Machovec, Frank (1995) Perfect Competition and the Transformation of Economics,London: Routledge

Mises, Ludwig von (1949) Human Action, Yale: Yale University Press

Rothbard, Murray (1993) Man, Economy, and State, Auburn: Ludwig von Mises Institute

Salin, Pascal (1995) La Concurrence, Que Sais-Je ? No. 1063, Presses Universitaires de France

 



[1] Pour les hypothèses nécessaires à la concurrence pure et parfaite, voir un manuel de théorie des prix. Voir Frank Machovec (1995) pour une analyse historique détaillée de la notion de concurrence.

[2] La concurrence oligopolistique a des effets similaires.

[3] A ce sujet, voir l’article de Peter Boettke (1997).

[4] La théorie autrichienne fait ici une distinction entre le profit entrepreneurial, qui résulte du processus de concurrence, et la rente de monopole qui est la résultante de la coercition étatique. Il est à souligner que Mises et Kirzner admettent la possibilité qu’un monopole puisse émerger sur un marché libre. Ceci peut arriver si un entrepreneur devient le propriétaire exclusif d’une ressource. Le présent auteur ne partage pas ce point de vue. Voir Murray Rothbard et François Guillaumat pour la démonstration.