EFFET RICARDO

L'effet Ricardo dans la théorie autrichienne n'a aucun rapport avec le théorème d'équivalence ricardienne développé par R. Barro sur l'équivalence de l'effet entre l'emprunt et l'impôt sur la consommation.  L'effet Ricardo est une analyse du mouvement des prix relatifs et du salaire réel pour expliquer le retournement du cycle.

L’effet Ricardo est, dans la théorie hayekienne du cycle[1], un concept clé pour comprendre les retournements de conjoncture. Le travail et le capital sont en perpétuelle concurrence : la demande de facteurs de production est liée à l’évolution du prix relatif du travail et du capital. La proposition de Ricardo est : si le taux salaire augmente, alors cela provoquera une substitution du capital au travail et inversement.

Le cycle est dû selon Hayek à la situation institutionnelle du marché du crédit. La baisse du taux d’intérêt de marché en dessous du taux d’intérêt naturel provoque une expansion au niveau des industries situées très en amont de la consommation. Le retournement sur le marché du crédit est marqué par la hausse du taux d’intérêt de marché au-dessus de la valeur du taux d’intérêt naturel. Cela traduit, l’excès de demande de fonds prêtables des entrepreneurs au regard de la quantité d’épargne réelle disponible. Ce retournement est accompagné d’une modification dans la répartition des flux entre les investissements en capital fixe (capital) et les investissements en capital circulant (travail). Au départ du cycle, les entrepreneurs se sont engagés dans des processus longs de production exigeant de forts investissements en capital fixe. Cela provoque la hausse du prix des biens de production ce qui rend les méthodes de production intensives en capital, de moins en moins rentables.

Dans la phase finale de l’expansion, le retournement est dû aux entrepreneurs qui cessent d’employer des méthodes intensives en capital, pour utiliser des méthodes intensives en travail. Ce changement est causé par la hausse du prix du capital relativement aux salaires durant l’expansion. Hayek se fonde sur le fait que les marchés de matières premières et de biens de productions ainsi que les autres industries de rang élevé sont relativement plus capitalistiques que les industries de rang inférieur. Lorsque la demande pour les biens de production s’effondre et que la demande pour les biens de consommation augmente, un arrêt du crédit peut aggraver les problèmes de liquidités de l’économie.

Le déroulement du cycle est un phénomène complexe. Afin de mieux cerner ce fonctionnement, nous avons schématisé les mécanismes dans le tableau suivant. Nous avons utilisé la liste des abréviations :

            Ind. de Bp : industrie de biens de production

            Ind. de Bc : industrie de biens de consommation

            Pc, Pb : prix des biens (resp.) de consommation, de production

Les chiffres entre parenthèses marquent l’ordre des événements au cours des étapes du cycle. Les commentaires explicatifs sont à la suite du tableau.

Tableau : Le déroulement du cycle

Période

1

2

3

4

 

Début de l'expansion

Expansion

Crise et retournement

Récession

Salaire réel

 

 

Hausse

Baisse[2]

Revenu

 

Hausse (4)

 

Baisse

Emploi

 

 

 

 

- Ind. de Bp

 

Hausse (3)

Baisse (9)

Baisse

- Ind. de Bc

 

Hausse (3)

 

Baisse

Prix

 

 

 

 

- Pc

 

Hausse (5)

Hausse

Baisse[3]

- Pp

 

Hausse (5)

Baisse (8)

Baisse

Demande

 

 

 

 

- de Bp

Hausse

Hausse

Baisse (8)

Baisse

- de Bc

Identique

Identique

Identique

Identique

Profits anticipés

 

 

 

 

- dans les Bp

Hausse (2)

Hausse

Baisse (8)

Baisse

- dans les Bc

Baisse (2)

Baisse

Hausse (8)

Hausse

Taux d'intérêt de marché

Baisse (1)

Baisse

Hausse (7)

Hausse

Demande de fonds prêtables

Hausse (2)

Hausse

Hausse (6)

Baisse

Investissement en capital

 

 

 

 

- fixe

Hausse (2)

Hausse

Baisse

Baisse

 - circulant

Baisse (2)

Baisse

Hausse

Hausse

Offre

 

 

 

 

- de Bc

 

Baisse (3)

Baisse

Hausse

- de Bp

 

Hausse (3)

Baisse

Baisse

 

Commentaires explicatifs :

 

Colonne 1 : le début de l’expansion

L’expansion est initiée par la baisse du taux d’intérêt de marché. Cette baisse provoque une modification de la perception des profits dans les secteurs des biens de production et de consommation. Le secteur des biens de production semble plus rentable que celui des biens de consommation parce que le coût de l’endettement est artificiellement abaissé par le taux d’intérêt de marché. Les entrepreneurs s’orientent vers des processus longs de production et s’endettent ce qui provoque une hausse de la demande fonds prêtables et une hausse de la demande de biens de production. Les entrepreneurs choisissent des processus de production intensifs en capital ce qui augmente l’investissement en capital fixe (machines) et diminue l’investissement en capital circulant (salaires). Notons que la demande de bien de consommation n’a pas subi de changement.

 

Colonne 2 : l’expansion

Les choix faits par les entrepreneurs en termes de processus de production ont des conséquences sur l’ajustement économique. L’investissement dans la production de biens de consommation est insuffisant ce qui provoque une diminution de l’offre de biens de consommation. En revanche, l’offre de biens de production augmente et elle est toujours financée par le bas niveau du taux d’intérêt. L’emploi connaît une tension dans les deux secteurs, les entreprises des secteurs de biens de production veulent embaucher plus pour faire face à l’afflux de commande, tandis que celles des biens de consommation veulent conserver leurs travailleurs. Les industries emploient plus, elles distribuent plus de revenus. Le revenu augmente. Cette hausse de revenu renforce la tension sur les prix des biens de consommation. Les industries de biens de consommation n’ont pas suffisamment investi pour la production courante, mais il existe plus de pouvoir d’achat distribué et disponible pour acheter des biens de consommation. Les prix des biens de consommation augmentent, ceux des biens de production aussi parce que l’ensemble des industries s’engage dans des processus productifs plus longs à cause des perspectives de profits faussées par le taux d’intérêt maintenu artificiellement bas.

 

Colonne 3 : la crise et le retournement

La hausse de la demande de fonds prêtables provoque la hausse du taux d’intérêt de marché. Il y a une incohérence entre le taux d’intérêt de marché et le taux d’intérêt naturel. Les entrepreneurs vont essayer à tout prix de terminer les projets dans lesquels ils sont engagés. Cela provoque une tension sur le marché des fonds prêtables telle que le taux d’intérêt de marché dépasse le niveau du taux d’intérêt naturel. L’arrêt de l’expansion de crédit est provoqué par les banques. La première raison est dans la diminution des réserves ce qui les oblige à arrêter l’expansion si elles veulent toujours assurer la convertibilité des substituts monétaires dans la monnaie externe. La seconde raison peut être l’accumulation des créances douteuses par des entrepreneurs qui ne trouvent pas de débouchés pour leurs productions et qui ne peuvent pas rembourser leurs dettes. Les banques réduisent donc le montant des crédits allouer à l’économie par l’élévation de leurs exigences prudentielles et aussi par la hausse du taux d’intérêt.

La hausse du taux d’intérêt provoque un retournement des anticipations de profit et un retournement des anticipations sur la demande de biens de production. Les industries de biens de production ont des perspectives relativement moins intéressantes que les industries de biens de production. Les prix des biens de production s’effondrent parce qu’il n’y a pas de demande pour ces biens, tandis que les prix des biens de consommation continuent d’augmenter compte tenu de l’inertie de l’offre insuffisante de biens de consommation. Les perspectives dans les biens de production conduisent à réduire l’offre de biens de production, même si dans un premier temps les entrepreneurs vont tenter de terminer leurs projets.

Les entrepreneurs se tournent vers des processus de production plus courts : ils réduisent les investissements en capital fixe et ils augmentent les investissements en capital circulant. Cela provoque une hausse du salaire réel. L’emploi commence à diminuer dans les industries de biens de production.

 

Colonne 4 : la récession

La réorientation vers les processus courts continue, mais cela n’est pas suffisant pour éviter un chômage massif, car une partie des emplois créés durant l’expansion, l’ont été sur des processus non rentables. Le chômage provoque une baisse de revenu et à terme une baisse du salaire réel. Cependant, le salaire réel ne baisse pas assez vite ce qui accroît le chômage et déprime la demande de biens de consommation. Les revenus distribués sont insuffisants pour absorber la production de biens de consommation ce qui provoque une baisse des prix des biens de consommation. Cette phase déflationniste ultime peut être transformée en phase inflationniste, si la création monétaire reste soutenue et que le salaire nominal est indexé sur les prix à la consommation. Cela provoque une récession inflationniste (1974 et 1981) qui est différente de la récession de 1930.

 

Antoine Gentier

Mars 2006

Bibilographie

Hayek F. A., Individualism and economic order, Routledge and Kegan Paul, Londres, 1949, reprend l’article « The Ricardo effect » de 1942 paru dans Economica.

Voir Cycle et Malinvestissement



[1] Mises (1966) a une conception différente, pages 773-776, que reprend Greaves P. L., dans l’introduction de On the Manipulation of Money and Credit, pages xlvii-xlviii. L’effet Ricardo pour Mises se limite à dénoncer l’idée qu’il suffirait d’avoir un taux de salaire réel élevé pour provoquer l’industrialisation ou la hausse de l’investissement. La perspective de Mises est plus de la longue période, tandis que Hayek s’attache plus à étudier un effet conjoncturel. Il n’est pas nécessaire d’opposer Hayek et Mises sur cette question parce qu’ils traitent de sujets différents. Pour de plus amples informations sur l’effet Ricardo selon Hayek, il faut se référer à Moss L.S et Vaughn K. I., « Hayek’s Ricardo effect : a second look », History of Political Economy, vol. 18, n°4, 1986, pages 545-565 et aussi dans An Encyclopedia of Keynesian Economics, T. Cate Editeur, Edward Elgar Publishing, Cheltenham (UK) Brookfield (US), 1997, les articles de Moss sur « Ricardo Effect » pages 540-548 et « Hayek » pages 615-629.

[2]Cela correspond aux récessions du type des années 1930. En cas de création monétaire soutenue et de rigidité à la baisse du salaire réel (indexation des salaires sur les prix) comme dans les années 1970, les prix à la consommation Pc et les salaires peuvent entrer dans une spirale inflationniste.

[3]Voir note précédente.