L’ETAT

 

L’Etat, contrairement à ce que soutient la théorie du contrat social, ne naît pas d’une décision collective mais d’un acte violent. Il est inventé par le groupe des prédateurs. Ce groupe doit être distingué du groupe des producteurs ou spoliés. Cette opposition existe chez David Hume, mais a été plus particulièrement développée par l’économie politique des libéraux français du XIXème siècle (Euzent and Martin 1984, Salerno 1988 Raico 1997) qui peuvent à ce titre être désigné comme les précurseurs de la théorie de la recherche de rente*. Les libéraux français (Charles Dunoyer*, Charles Comte* et Augustin Thierry*) opposent ;en effet, les classes spoliatrices aux classes productives et fondent leurs analyses sur des exemples historiques. Ils rappellent, par exemple , que les empires grecs et romains vivaient de l’esclavage et de la spoliation des vaincus, ou que le féodalisme reposait sur un système de spoliation des paysans par les élites guerrières nobles. Ils annoncent ainsi l’ouvrage de Bertrand de Jouvenel, Du pouvoir, qui inspire encore aujourd’hui une grande partie des travaux de l’école autrichienne sur l’origine de l’Etat (Rothbard 1982, Hoppe 1988).

 

La théorie de l’Etat prédateur explique, ensuite, la répartition des individus dans les deux groupes (prédateur ou producteur). Les prédateurs ou entrepreneur politique* et les producteurs se déterminent en fonction de leur qualité naturelle. Le choix de la prédation dépend de la productivité marginale anticipée de la violence (Benson 1994, p.133, Holcombe 1994, p.13, MacKaay 2000, Chapitre 5, Wolfersberger 1995, pp.30 - 33). Chaque homme possède ce qu’il a en vertu de sa capacité de combattre et de dissuader les actions spoliatrices des autres. Les hommes investissent dans la violence s’il croît que leur gain seront plus importants que s’ils investissent la même somme dans la production. Cela signifie que contrairement à ce que suppose la théorie du contrat social, à l’état de nature les hommes ne sont pas égaux devant la force. Le groupe des prédateurs invente ainsi l’Etat qui naît avec la défaite des producteurs (Jasay 1994). L’Etat se trouve ainsi lié au brigandage et à la guerre qui sont recommandés au plus fort,  « non par la morale mais par la rationalité instrumentale, de s’emparer des biens produits par le travail des autres » (Aron 1967, p.555). L’histoire de l’Etat devient alors l’histoire des moyens mis en oeuvre pour augmenter la part de la richesse qui passe dans ses mains et devient ainsi puissance (Jouvenel 1972, p.27). Elle atteste qu’il est une organisation par nature coercitive (Block, DiLorenzo 2000, Holcombe 1994, Benson 1999) qui trouve son origine économique dans la conquête et l’exploitation des faibles (Block et Dilorenzo 2000, p.571). L’Etat originellement sert les intérêts économiques d’une « caste accapareuse de la richesse de la fonction militaire » (Jouvenel 1972, p.153). Il est par nature un prédateur et non un protecteur. Il s’est institué en violation du droit (Rothbard 1982, 1991, p.238) et entretient un rapport de domination et non de protection avec le marché. Les causes de l’Etat ne sont ni dans le consensus (théorie du contrat social), ni dans l’existence de rendements d’échelle croissants dans le domaine de la sécurité (thèse de l’efficacité), mais dans l’intérêt des prédateurs.

 

Si l’Etat naît par la force il ne se pérennise pas, en revanche, uniquement par la terreur et la violence. Il peut chercher à légitimer son existence en manipulant les préférences politiques des spoliés, en redistribuant leur richesse entre eux et/ou en protégeant le droit et la coutume. Au lieu d’imposer son contrat coercitif par la force et la peur des représailles, les prédateurs peuvent chercher à stabiliser leur organisation par la manipulation des évaluations individuels des coûts et des avantages de son action. Les prédateurs cherchent à changer le regard des spoliés. Il utilise la propagande, monopolise la production d’information, contrôle la production littéraire, philosophique et scientifique, développe la censure, etc.. Ils tentent de contrôler la formation des croyances en maîtrisant les flux d’information sur leur territoire. Ils utilisent leur force pour agir sur les croyances (Hoppe 1988).

 

La manipulation du processus d’évaluation des coûts d’opportunité reste, cependant incertaine, car les hommes peuvent simuler l’accord avec le pouvoir en falsifiant leur préférence et en s’engageant dans une révolte violente ou une contestation virulente dés que l’opportunité se présente. Ils peuvent aussi recouper les informations et profiter des expériences étrangères pour réaliser l’iniquité de la loi et son inefficacité. Malgré ses limites la propagande est un outil puissant de stabilisation des régimes politiques. Elle retarde les révoltes et allonge la période de spoliation. Les prédateurs ont, néanmoins, pour les raisons avancées plus hauts intérêt à s’engager dans des politiques de redistirbution des richesses entre les individus spoliés. Il s’agit d’améliorer les rendements de la spoliation tout en tenant compte des jugements que portent les producteurs sur la loi. Les prédateurs cherchent à stabiliser leur domination en divisant les intérêts des producteurs pour mieux les soumettre (diviser pour mieux régner). Il ne cherche pas, par conséquent, à répondre aux attentes de tous les producteurs et de tous les marchands de la même manière. Ils préfèrent discriminer le montant des prélèvements qu’ils opèrent sur chacun en fonction de leur pouvoir relatif (Benson 1994, p.146). Ils donnent des avantages aux individus les plus contestataires, c’est-à-dire à ceux qui sont prêts à utiliser la violence contre lui. Ils achètent ainsi leur accord en utilisant la production créée par d’autres. Ils entrent dans une logique de prédation discriminante qui affecte à la loi deux fonctions : prendre la richesse aux uns pour la redistribuer aux autres et stabiliser le contrat coercitif en discriminant en fonction du pouvoir relatif des groupes qui composent la Nation (Benson 1994, p.147). La cause de la discrimination est le coût d’opportunité de la violence des individus qu’il soumet à son contrat coercitif.

 

La dernière stratégie utilisée par les prédateurs est d’utiliser la légitimité du droit et de la coutume pour stabiliser l’Etat. Les prédateurs peuvent alors se proposer de protéger les institutions des ordres coopératifs comme le marché. Ils mettent la violence au service de la sécurisation du droit ou de la tradition. Les raisons de cette stratégie se trouvent toujours dans l’objectif de pérennité de l’Etat. Il protège le droit parce que les hommes acceptent plus facilement de payer pour financer un bien (le droit) qu’un mal. L’Etat protège le droit comme il protège les religions ou le peuple. Il utilise le capital de légitimité d’une institution pour asseoir son pouvoir. Il est, pour cette raison, confronté à un choix, car dans toute société il existe plusieurs sources de légitimité. Il est alors conduit à faire un choix entre protéger le droit canonique, le droit coutumier, ou le droit commercial (etc.). Ce choix dépend toujours de son objectif de survie. Cette manière de penser l’Etat protecteur permet alors de proposer une lecture originale du capitalisme qui se définit comme un ordre de marché de nature coercitive puisque les institutions du marché ne sont plus mise en œuvre par les règles de confiance et de solidarité mais par la force. C’est désormais la force qui sécurise les droits. L’Etat transforme ainsi l’ordre de marché en un ordre coercitif (mercantile) qui favorise les comportements de recherche de rente (parasitisme).

 

Etat et marché ne se pérennisent donc pas de la même manière. Le marché stabilise le droit* de manière suis generis. L’Etat se pérennise par la terreur et une forme d’investissement en légitimité. Il institue un ordre concret* qui menace la pérennité de l’ordre spontané* ou coopératif qu’est le marché. La généralisation du commerce international est, en ce sens, la preuve que malgré le développement des Etats et de la loi, l’ordre de marché peut survivre et se pérenniser. Le développement du commerce électronique est, dans le même ordre d’idée une menace pour l’ordre mercantile et un lieu de développement d’un ordre spontané.

 

François Facchini, Septembre 2005

Bibliographie :

 

Benson B.L. (1994), “Emerging from the Hobbesian Jungle: Might Takes and Makes Rights”, Constitutional Political Economy, vol.5, n°2, pp.129-158.

Benson B. (1999), « An Economic Theory of the Evolution of Governance and the Emergence of the State », The Review of Austrian Economics, vol.12, pp.131-160).

Block W. et DiLorenzo (2000), “Is Voluntary Government Possible? A Critique of Constitutional Economics”, Journal of Institutional and Theoretical Economics, vol.156, pp.567-582.

Euzent P.J. and T.L. Martin (1984), « Classical Roots of the Emerging Theory of Rent Seeking : the contribution of Jean-Baptiste Say”, History of Political Economy, vol.16, n°2 Summer, pp.255-262 Holcombe R.G. (1994), The Economics Foundations of Government, New York University Press: New York.

Hoppe H.H. (1988), Theory of Socialism and Capitalism, Boston: Kluwer Academic Publisher.

Hume D. (1888), Livre III, section 2 A Treatise of Human Nature, Oxford, Clarendon, Enquête sur les principes de la morales, Garnier Flammarion, n°654.

Jasay A. (1994), L’Etat. La logique du pouvoir politique. Les Belles Lettres, coll. Laissez faire (traduit de l’américain (1985), The State, Oxford : Basil Blackwell.

Jouvenel  B. (1972), Du pouvoir, coll. Pluriel, Hachette.

Mackaay E. (2000), L’analyse économique du droit. I-Fondements, Les éditions Themis Montréal et Emile Bruylant, Bruxelles.

Salerno J. (1988), “The Neglect of the French Liberal School in Anglo-Saxon Economics: A critique of Received Explanations”, The Review of Austrian Economics, vol.2.

Raico R. (1997), “Le rôle central des libéraux français au XIXème siècle”, in Madelin A. (ed.), Aux sources du modèle libéral français, Perrin, Paris.

Rothbard M. (1982), The Ethics of Liberty, Atlantic Highland, N.J.: Humanities Press traduction française (1991), L’éthique de la liberté, coll. Laisser faire, Les Belles Lettres, Paris.

Wolfelsberger A. (1995), Economie Publique, Paris, PUF.