INCERTITUDE RADICALE

Plusieurs axes de recherche ont nécessité de mobiliser le concept d'incertitude radicale dans la littérature économique, ces divers axes pouvant reposer sur des approches qui diffèrent soit quant à l'origine de l'incertitude, soit quant à ses conséquences. Avant toute chose, il faut d'abord différencier, notamment à la suite de la typologie introduite par Knight, le concept d'incertitude de celui de risque. L'incertitude réfère à une situation où l'ensemble des possibles n'est pas défini, et ne peut donc être quantifié ; elle caractérise donc ce que l'on peut appeler des systèmes ouverts (voir Faber et Proops). Le concept d'incertitude radicale, ainsi que l'explique Lachmann (1978, p. 3), ne signifie nullement que le futur ne peut être imaginé, mais qu'il ne peut être connu avant que ne soit venu son temps. En revanche, le risque renvoie à une situation où l'univers des possibles peut être défini, mesurable, et appréhensible au travers des concepts de fréquence et de probabilité (voir Knight, L. von Mises, J. M. Keynes) ; il caractérise donc ce que l'on peut appeler des systèmes clos (voir Faber et Proops).

Si nous nous concentrons uniquement sur le concept d'incertitude, l'on peut déjà différencier une incertitude liée à un déficit de connaissances propre à l'individu à celle liée à l'absence totale de connaissance au sein de la communauté de l'ensemble des individus (voir Faber et Proops). A titre d'exemple, certaines personnes sont informées des particularités du processus de production d'une ganache au chocolat, d'autres ne le sont pas ; en revanche, strictement personne ne connaît à l'heure actuelle un engin de locomotion permettant de faire le trajet aller-retour Terre-Mars en moins d'une heure.

Le premier type d'incertitude est abordé, notamment, dans les travaux de Kirzner sur l'entrepreneur (voir également Hayek et von Mises). L'entrepreneur est un agent qui existe, et qui obtient des profits, du fait de l'absence de connaissances d'autres individus sur les conditions du marché ; il détient une connaissance (la connaissance de lieux et de circonstances évoquée par Hayek, 1945) que d'autres agents de l'économie ne possèdent pas. Dans cette approche, l'incertitude est donc vue comme un élément réductible, à l'échelle de la communauté, par le jeu de la catallaxie. Le profit vient ainsi récompenser l'entrepreneur, qui, par son action, réduit l'incertitude à laquelle sont soumis les autres agents de l'économie.

Dans l'autre approche, l'incertitude est vue comme un élément modifiable par le jeu de l'accroissement de la connaissance scientifique (Popper), ou de l'innovation à la Schumpeter (voir également Harper). Nous parlons bien d'un élément " modifiable " et non d'un élément " réductible ". En effet, l'incertitude, du moins dans ce cadre, est un élément non-quantifiable : si l'on parvient effectivement à délimiter le champ de son ignorance, cela signifie que l'on sait ce dont on est ignorant, autrement dit cela signifie que l'on n'est pas ignorant. Par conséquent, toute nouvelle connaissance résultant d'un processus d'innovation, de production de connaissances scientifiques, ne fait que modifier le stock de connaissances des individus, en accroissant ce dernier. Une nouvelle connaissance, en offrant de nouvelles opportunités d'agir, modifie ce sur quoi l'incertitude peut porter, mais ne réduit en aucun cas l'incertitude. Ce second axe de recherche impliquant le concept d'incertitude est notamment exploré par Shackle, et, dans le cercle des auteurs se revendiquant de l'école autrichienne, par Lachmann, et O'Driscoll et Rizzo. Cette seconde approche de l'incertitude constitue, entre autres choses, le support du débat libre arbitre versus déterminisme dans le processus de prise de décision de l'individu (voir Rothbard, 1991, pp. 6-13 ; Hodgson). Si tout est déterminé, s'il n'y a pas d'incertitude, alors la liberté de choix de l'individu n'existe pas.

Nous pouvons recenser finalement, dans la littérature autrichienne, trois séries d'arguments permettant de poser l'incertitude radicale du futur : i) la théorie de Popper - qui même s'il ne s'est jamais revendiqué comme économiste et encore moins de l'école autrichienne, a reconnu explicitement son attachement aux travaux de Hayek - sur l'impossibilité de prédiction de la connaissance ; ii) la théorie de Hayek (1957) sur les limites de l'analyse de la complexité ; iii) la théorie, que l'on peut retrouver au travers de certains travaux de Kirzner sur les limites de l'ignorance. Concernant Popper, celui-ci explique que " s'il existe une chose telle que l'accroissement des connaissances humaines, nous ne pouvons anticiper aujourd'hui sur ce que nous connaîtrons seulement demain ". Hayek, quant à lui, explique que le cerveau humain est incapable d'analyser un système plus complexe que lui-même, et pas conséquent peut ne pas être capable de prendre en compte la totalité des variables déterminant un phénomène. Chez Kirzner, enfin, l'on trouve l'idée que nous sommes ignorants de notre propre ignorance.

David Moroz

Octobre 2007

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