LE CALCUL ECONOMIQUE EN REGIME SOCIALISTE

 

Le calcul économique en régime socialiste est un débat initié par Mises en 1920 avec son article « Die Wirtschaftsrechnung in Socialistischen Gemeinwesen » (Le calcul économique en régime collectiviste). AU début du XXème siècle, en effet, la critique socialiste (Winock 1992) des institutions du marché a mené un certain nombre d’hommes politiques, d’économistes et de philosophes à vouloir lui substituer un ordre socialiste. Le socialisme se définit comme « une tendance à organiser (...); l’amélioration du sort des ouvriers n’est qu’une des conséquences que le socialisme espère de l’organisation économique qu’il réclame » (Durkheim 1978, p.42, Voir aussi Mises 1922, 1938 pour une définition). Au lieu de faire respecter les règles de confiance de l’économie de marché, le pouvoir politique organiserait ex nihilo la société autour d’un planificateur central, de l’Etat ou de conseils politiques d’entreprise. Au-delà de la volonté de réformer l’ordre économique (liberté de vouloir) se posait bien évidemment la question de la soutenabilité des systèmes alternatifs proposés. Le cœur des débats sur le socialisme de marché est, pour cette raison, morale (prescriptif). Il s’agissait de savoir si un ordre économique centralisé et sans propriété privée sur le capital était possible (liberté de pouvoir).

 

Mises soutient que le socialisme est impossible. Il reprend, à cette occasion, deux arguments de Wieser qui avait mis l’accent sur les problèmes insurmontables que rencontrerait la mise en place d’un système économique sans prix monétaires et sans propriétés sur le capital (Vaugh 1994, p.42).  Initialement Mises s’oppose aux marxistes (Vaugh 1994, p.479). Il répond aux économistes qui défendent la théorie de la valeur travail contre la théorie subjective de la valeur et considèrent que le travail est à ce titre la seule mesure valable et objective de la valeur sur laquelle peut concrètement s’effectuer le calcul économique.

 

La théorie marxiste de la valeur conduit à soutenir que les prix de marché ne sont pas indispensables au calcul et forment même une mauvaise mesure du coût réel des biens. Elle estime qu’il n’est pas nécessaire, dans cette perspective, d’en disposer. Le travail est une variable de calcul suffisante, car même la rareté relative d’un bien reproductible n’est que la conséquence des capacités humaines à produire du travail. Le calcul économique a pour vocation de minimiser les coûts du travail de la production. Le marché n’est aucunement nécessaire pour définir la valeur puisqu’elle se définit en dehors du marché. Mises soutient que cette position n’est pas correcte. Il montre, tout d’abord, l’importance des prix monétaires dans la transmission et la production des informations nécessaires au calcul économique.  Dans son approche et contrairement à l’école de l’équilibre, la monnaie n’est pas qu’un voile sur les échanges. Elle trouve son origine dans les effets non intentionnels de l’action humaine et se présente comme un préalable indispensable des échanges sur le marché. Il n’est pas possible, dans ces conditions, de vouloir construire une économie sans monnaie. La monnaie est une condition du calcul économique parce que ce dernier exige une mesure des volontés et des raretés relatives que seul le calcul monétaire permet d’envisager (Vaugh 1994, p.79).

 

Mises soutient, aussi, qu’il est impossible de pratiquer un quelconque calcul économique en l’absence de droits de propriété privée sur les moyens de production. Par cet argument, il entend répondre aux critiques des économistes marxistes. Le prix de marché est le résultat des échanges des individus sur des biens qu’ils possèdent en propriété. Sans propriété privée, il n’existe aucun prix de marché et aucun consensus sur les évaluations individuelles n’est possible (Vaugh 1994, p.43). Sans calcul monétaire l’économie entre dans un processus cumulatif de dis-coordination. Le socialisme ou la construction d’une économie sans monnaie et sans propriété privée est, pour ces raisons, voué à l’échec économique.

 

Les socialistes ont souhaité répondre aux arguments avancés par Mises. Ils ont alors utilisé la théorie de l’équilibre général pour démontrer la soutenabilité des économies centralement planifiées. Le centre prenait alors naturellement la place du commissaire priseur. Ce groupe d’économistes, composé principalement d’Oskar Lange, H. D. Dickinson, Fred M. Taylor, Abba P. Lerner et E. F. M. Durbin, s’est fait appeler les « socialistes de marché ». Hayek entre ainsi dans le débat dans un contexte idéologique différent. Sa critique des socialistes de marché passe ainsi naturellement  par une critique du modèle d’équilibre général.

 

Les débats sur le socialisme de marché ont à cette occasion mis en évidence à la fois les limites des ordres centralisés et la faiblesse de la théorie de l’équilibre général pour rendre compte du marché (Vaugh 1980). Contrairement à Mises qui a pour cible le socialisme politique, Hayek s’attaque au socialisme néoclassique. Hayek aborde le débat sur le socialisme par la théorie du capital (Hayek 1931, 1933). Il entre ouvertement dans cette controverse par la direction d’un ouvrage collectif en 1935 où il amorce par sa critique des travaux d’Oskar Lange la critique autrichienne du modèle d’équilibre général (Vaugh K. 1980). Il montre comment le socialisme de marché s’illusionne sur la possibilité de réaliser le modèle de concurrence pure et parfaite. Le calcul économique n’est pas un problème d’affectation optimale des ressources rares, parce que la production dépend moins des ressources objectivement disponibles que des jugements subjectifs des acteurs qui interviennent sur le marché. Les prix futurs sont des jugements sur l’état futur du monde. Ils n’ont aucune objectivité. Le planificateur sans prix monétaire n’a aucun moyen de minimiser les coûts, parce que les coûts ne sont pas des données objectives, comptables, mais des jugements subjectifs sur l’opportunité de faire ou de ne pas faire une action. Le planificateur en l’absence de propriété sur le capital n’a aucun moyen de savoir comment il doit affecter les nouvelles ressources en capital, car il ne raisonnera que sur des données passées. Il est dans l’incapacité de s’adapter aux évolutions des techniques de production, de la demande, des prix, des goûts, etc.. Seul un système décentralisé de propriété privée où les managers sont dirigés par un système de profit et de perte permet de résoudre la complexité des problèmes cognitifs posés par le calcul économique.

 

La critique autrichienne du socialisme de marché n’a cependant été reconnue que parce que quelque cinquante années plus tard quand les économies centralement planifiées se sont effondrées brusquement. A la fin des années 40 au plus fort du modèle stalinien les économistes pensaient dans leur grande majorité que le socialisme de marché était viable (Caldwell 1997, p.1857, Ionnides 2000, p.47). Les économistes n’ont en effet pas compris les arguments de Mises et Hayek parce qu’ils n’avaient pas la même théorie des prix et du marché. En soulignant uniquement la fonction paramétrique des prix de marché, O. Lange passait à côté du rôle central du marché. La fonction première du marché n’est pas d’offrir un lieu où les participants peuvent coordonner gentiment leurs actions en se référant à des listes de prix. La fonction essentielle du marché est plutôt d’offrir une arène où les participants exploitent en tant qu’entrepreneurs les écarts de prix et poussent ces prix vers l’ajustement. En soulignant les fonctions paramétriques et non paramétriques des prix, l’école autrichienne mettait en évidence l’idée que le marché était un processus dynamique et que les prix de marché ne sont pas principalement des approximations du vecteur de prix d’équilibre, mais des taux d’échange de déséquilibre élaborés par les acteurs sur le marché.

 

François Facchini

Décembre 2005

 

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