LIBERTARIEN

 

 

 

Libertarien ne figure dans aucun dictionnaire français, à l’exception de l’article de Bertrand Lemennicier dans le dictionnaire de sciences économiques (PUF). Il provient du terme anglais libertarian dont l’origine est très ancienne et qui pouvait se traduire autrefois par libertaire.

 

            En 1946 Leonard Read créa à Irvington-on-Hudson, près de la ville de New York, la fameuse « Foundation for Economic Education ». Ce think tank diffusa l’analyse économique dans la tradition du libéralisme classique. Mais le terme libéral ayant perdu outre-atlantique son sens originel pour son exact inverse, Leonard Read décida d’utiliser le terme de libertarian en remplacement et publia de nombreux livres sur le « libertarianism ». En quelques années libertarian qualifia la philosophie de la liberté économique et politique, d’un gouvernement  limité et de la nécessité de la propriété privée comme base du fonctionnement rationnel de la société. Pour garantir les libertés individuelles, les libéraux ont conçu l’Etat de droit. L’Etat doit mettre sa force au service de la sécurisation et de la reconnaissance des droits individuels. Il doit permettre aux hommes de pouvoir se mettre en disponibilité de l’ordre politique et de vivre indépendamment de la communauté. L’Etat de droit protège ainsi les droits de propriétés de l’invasion, de la violence et de l’arbitraire de l’Etat qui est limité par les règles constitutionnelles. Il a pour tâche d’éviter tous les empiétements illégitimes du pouvoir politique dans la sphère privée. Adam Smith, James Buchanan et Friedrich von Hayek sont les représentants les plus importants de cette conception de l’Etat qui sera le garant d’une démocratie constitutionnelle contre la démocratie illimitée soutenue par la théorie de la souveraineté du peuple de J.J. Rousseau.

 

Compris par tous, le terme libertarian fut rarement utilisé par Ludwig von Mises qui lui préférait toujours celui de libéral et jamais par Friedrich von Hayek, qui se qualifiait de « Old Whig ».

 

Le courant libertaire américain se développa par les publications de Ludwig von Mises, de Friedrich von Hayek, de Henry Hazlitt et de Milton Friedman, qui formèrent de nombreux disciples. Une école « autrichienne américaine » et l’école de Chicago, souvent qualifiée de monétariste entrèrent en concurrence et même en désaccord sur les questions de méthodologie et d’analyse monétaire. Une autre branche de ce mouvement se développa autour de James Buchanan. Les travaux de ces économistes se développent alors autour de la question de la limitation de l’arbitraire de l’Etat. Comment mettre le Gouvernement sous la loi? Comment donner à la politique une dimension coopérative? Ces questions font l’objet de nombreux articles de la revue Constitutional Political Economy.

 

Selon l’historien George Nash, le courant libertarien devient l’un des trois courants du mouvement intellectuel conservateur. Agrégé au courant de tradition Burkéenne et à celui d’ex-communistes et ex-trotskystes, le mouvement conservateur devint aux Etats-Unis un mouvement politique qui devait conquérir le parti républicain, en particulier avec Barry Goldwater et Ronald Reagan.

 

            En 1969, suite aux désaccords sur la guerre du Vietnam, une partie des libertariens décidèrent de fonder leurs propres organisations et même un parti politique, the Libertarian Party. 

 

            Cette philosophie « libertaire », largement représentée au sein du parti Républicain ainsi qu’à l’extérieur par des think tanks indépendants, fait preuve à la fois de diversité et de vitalité. Elle attire à elle des éléments venant des déçus de tous les courants de la gauche américaine et des rangs des conservateurs refusant la dérive étatiste des plus traditionalistes.

 

Si à l’origine le terme libertarien est venu remplacer le terme libéral (galvaudé aux EUA), ce terme est aussi revendiqué par les membres du courant de l’anarcho-capitalisme. Pour se distinguer des libertariens de la première génération (Hayek, Buchanan), ils les qualifient de libéraux classiques ou de minarchistes favorables à un gouvernement limité par des règles constitutionnelles. Ce courant s’intitule également libertarien mais estime que la solution de l’Etat limité est caduque et a fait la preuve de ses limites puisque désormais l’Etat est partout. La constitution n’a pas permis de lutter contre l’emprise du politique sur les droits individuels. Elle doit, pour cette raison, laisser place à une société sans Etat. Les anarcho-capitalistes s’inscrivent dans la révolte libertaire des années 1960 et lient Capitalisme (laissez faire) et contestation de l’ordre établi. Dans cette conception, chacun a le droit de vivre comme il le souhaite du moment que ses actes ne constituent pas une agression à l’égard de la liberté des autres. « Il est interdit d’interdire ». « La liberté de chacun s’arrête là où commence celle des autres ». Ils défendent le capitalisme sans l’Etat, dénoncent les monopoles et le pouvoir de l’argent qui selon eux se cristallisent dans le pouvoir d’oppression de l’Etat qui se place de facto au dessus du droit commun. Différents mouvements animent cette pensée contestataire.

1) Le groupe des libertariens californiens autour de Tibor Machan, Robert Poole, Manuel Klaussner qui réfléchissent en philosophes sur l’être, la liberté, l’économie et animent la revue Reason.

2) Le groupe des libertariens de Virginie, autour de David Friedman qui défendent une forme d’utilitarisme.

3) Le groupe organisé autour de Murray Rothbard et du Mises Institute qui vont jusqu’à s’interroger sur la possibilité de vendre sa propriété sur-soi.

Ce courant anime des revues telles que le Journal of Libertarian Studies, le Cato Journal, ou Critical Review.[1]. Tous contestent l’idée selon laquelle l’Etat aurait amélioré le sort de l’ensemble de la population à la fin du XIXème siècle en rompant avec le capitalisme sauvage et inhumain, car le XIXème siècle ne serait pas le siècle du « laissez faire » et ce serait l’appareil politique qui aurait favorisé la misère. Tous critiquent la pertinence des notions libérales interventionnistes de bien collectif, d’effet externe, de myopie des agents, ou d’inefficacité de la concurrence (monopole, oligopole). Tous estiment que par nature l’Etat est liberticide.

 

 

Philippe Nataf

Décembre 2005

 

Bibliographie :

George H. Nash, The Conservative Intellectual Movement in America, Since 1945, Basic Books, New York, 1979 [Epilogue, 1996]. Ch.I. “The Revolt of the Libertarians”.

Buchanan J. The Limits of Liberty: between Anarchy and Leviathan Liberty fund, Indianapolis, 2001.

Lemieux P. L'anarcho-capitalisme Paris: Presses Universitaires de France, Collection "Que sais-je?"1988;

Friedman David Vers une société sans Etat Les Belles Lettres 1992

Lemennicier Bertrand Libertarien Dictionnaire des Sciences Economiques PUF 2001

Rothbard Murray L’Ethique de la Liberté Les Belles Lettres 1991.

 



[1] Lepage H. (1978), Demain le capitalisme, coll. Pluriel, Hachette, Paris.