LE SUBJECTIVISME RADICAL

 

Le subjectivisme initial des fondateurs de l’école autrichienne est phénoménologique et réaliste. Le projet du subjectivisme radical d’une partie de l’école austro-américaine est de sortir radicalement de la vision cartésienne de la perception du monde et de ne plus supposer que l’esprit de l’autre est constitué comme le sien. Il s’agit de radicaliser le subjectivisme en reprenant l’idée développée par la phénoménologie d’Edmond Husserl que la base de toute connaissance est le monde réel intersubjectif et non l’esprit individuel subjectif. Alfred Schütz*, un sociologue proche de l’école autrichienne, avait d’ailleurs déjà pris cette direction pour discuter de la théorie de l’idéal-type* de Max Weber. Le subjectivisme radical s’interprète alors comme le déplacement du modèle cartésien de l’esprit isolé vers le modèle husserlien de l’intersubjectivité et du langage (Lavoie 1994, p.57).

 

L’apport de Lavoie et de l’ouvrage qu’il a édité en 1990 est néanmoins d’avoir repris à son compte les critiques adressées par Martin Heiddegger à la phénoménologie d’Husserl. Heiddegger critique Husserl parce qu’il saisit les phénomènes hors de leur contexte mondain. Il propose alors de saisir la mondanité ou l’historicité des phénomènes. Ainsi, alors qu’Husserl déforme la manière dont les hommes sont au monde en excluant l’historique c’est-à-dire le contexte spatial, temporel et social, du phénomène de l’acte de compréhension. Si l’on veut comprendre l’action humaine il n’est plus possible de faire comme Mises*. Il faut inscrire l’acte d’interprétation qui fonde les croyances humaines et indirectement l’action dans son contexte historique. Il faut dépasser le subjectivisme des pères fondateurs, écarter l’idée que la signification naît dans l’esprit d’individus isolés, supposer que le sens est inséparable de son contexte mondain intersubjectif et réconcilier la théorie de l’histoire (Lavoie 1994, p.56).

 

Le dépassement du subjectivisme  des pères fondateurs passe par le développement d’un subjectivisme herméneutique. Ce dernier nous permet de ne pas saisir l’acte de pensée, qui est le phénomène étudié par les sciences de l’homme, hors de son contexte. Si le contexte donne son sens aux évènements, il n’est plus nécessaire de nier l’apport du travail empirique à la connaissance de l’économie. L’abandon de l’hypothèse d’isolement de l’individu permet de sortir de l’individualisme atomistique et de dépasser les critiques naïves du holisme qui essaie de privilégier l’analyse de l’acteur individuel isolé par rapport à l’analyse des processus et des institutions sociales. Il n’est pas pertinent en effet de raisonner en termes de Robinson Crusoé et de refuser de s’intéresser aux interactions sociales, car Daffoe dans son Robinson Crusoe pense en termes de catégories constituées socialement. Il pense à partir de la culture britannique de son époque et dans un monde constitué de manière linguistique. Les robinsonnades oublie ainsi que les fins et les moyens n’ont de sens que si le domaine des acteurs est culturellement défini de façon pertinente. L’action est sociale à sa racine. L’aptitude des hommes à formuler des plans est aussi sociale (Lavoie 1994, p.58). La critique herméneutique de l’individualisme atomistique considère donc que ce qui est valide dans le principe de l’individualisme méthodologique est déjà implicite dans un subjectivisme intersubjectif. L’individualisme méthodologique devient redondant avec le subjectivisme herméneutique puisqu’il affirme que les explications de l’action devraient se référer aux contraintes et encouragements perçus subjectivement par les acteurs individuels. Il n’est plus nécessaire alors, dans ces conditions ; de faire référence à Robinson Crusoé. L’individu n’est jamais asocial. Il est logique que la science elle-même, comme domaine particulier de l’action humaine, ne soit pas pensée comme une activité a -historique et sans perspective. Le chercheur est inscrit dans un monde où le discours scientifique est déjà constitué.

 

L’herméneutique philosophique se présente ainsi comme un moyen de renouveler la théorie de la perception, d’explorer la formation introspective* de notre savoir a priori (Madison 1991) et de redonner une place à l’histoire. Elle conduit, cependant, l’école autrichienne à défendre une forme d’historicisme et à renier ainsi tout le travail méthodologique engagé par les pères fondateurs lors du débat des méthodes (methodenstreit*) (Selgin 1987).

 

Bibliographie :

 

Lavoie Don (1994), « The Interpretive turn, » in Boettke P. (ed.), The Edward Elgar Companion to Austrian Economics, Edward Elgar, pp.54 – 62.

Lavoie Don (1991), Lavoie Don (1991), « The Progress of Subjectivism », dans Mark Blaug et Neil de Marchi (eds) Appraisin Moderne Economics: Studies in the Methdology of Scientific Research Programmes, Aldershot: adward Elger, pp.470-486.

Madison G.B. (1991), « Getting Beyond Objectivism: The Philosophical Hermeneutics of Gadamer and Ricoeur », dans Don Lavoie (ed.), Economics and Hermeneutics, London: Routledge, pp.34-58.

Selgin G. (1987), “Praxeology and Understanding: An Analysis of the Controversy in Austrain Economics, “The Review of Austrian Economics, vol.2, pp.19-58, Lexington Book.

Witt U. (1990, p.56), « Le subjectivisme en sciences économiques, proposition de réorientation », Journal des économistes et des études humaines, vol.1, n°2, printemps, pp.41-60.

François Facchini

Septembre 2005