LE SUBJECTIVISME

 

L’Ecole autrichienne après avoir travaillé en harmonie avec l’Ecole néoclassique walrasienne sur la théorie subjective de la valeur s’en est progressivement séparée. Les principales raisons en sont les suivantes. Elle reste attachée au subjectivisme, à l’autonomie des choix individuels, à l’incertitude de l’environnement, au caractère spéculatif des décisions des entrepreneurs, et à l’importance du rôle de la connaissance et de sa découverte dans la coordination (Kirzner 1992, p.12). Elle soutient, pour cette raison, que les sciences économiques doivent adopter le subjectivisme méthodologique si elles souhaitent se développer, car, « il n’y a probablement aucune exagération à dire que chaque progrès important de la théorie économique pendant les cent dernières années a été un pas de plus dans l’application cohérente du subjectivisme » (Hayek 1953, p.40).

 

Le subjectivisme méthodologique argue que toute explication des phénomènes sociaux doit débuter par l’étude des états mentaux subjectifs des acteurs. Cela donne alors à l’interprétation et au contexte un rôle décisif car ce sont les perceptions des acteurs qui dirigent leurs actions et non pas la réalité objective. Il se fonde sur un constat. « La plupart des objets de l’action  humaine ou sociale ne sont pas des « faits objectifs au sens spécial et étroit où ce terme est utilisé par les sciences et opposé aux « opinions »; ils ne peuvent en aucune manière se définir en termes physiques. Pour ce qui est des actions humaines, les choses sont ce que les gens qui agissent pensent qu’elles sont » (Hayek 1953, p.32). La croyance est le fait des sciences de l’homme; comme la matière, l’herbe, la lumière sont des faits pour les sciences de la nature. « Ainsi, les faits sociaux sont en un sens aussi peu « subjectifs » que ceux des sciences de la nature, parce qu’ils sont indépendants de l’observateur; ce qu’il étudie n’est pas déterminé par sa fantaisie ou son imagination, mais est donné de la même manière à l’observation de gens différents » (Hayek 1953, p.35). L’économie traite, par conséquent, directement de phénomènes mentaux et indirectement des phénomènes matériels. Tous les faits économiques sont des croyances. Porter une corde autour du cou peut signifier que la collectivité vous a récompensé dans certain cas ou qu’elle vous a puni. Un bien n’est rien d’autre que ce qu’un individu pense qu’il est. « Un médicament n’est pas ce qui guérit un mal, c’est seulement ce qui dans la pensée des individus aura cet effet » (Hayek 1953, p.38). Pour les sciences de l’homme il importe peu que la soupe de poisson ne soigne pas la grippe mais que les individus croient que la soupe de poisson soigne la grippe. Car, c’est parce qu’il croît que la soupe de poisson soigne la grippe que lorsqu’ils croient avoir les symptômes de la grippe ils demandent à boire de la soupe de poisson. L’économie comme science du mental doit donc rendre compte des croyances des hommes et non les modifier. Elle doit comprendre « ce que les gens qui agissent veulent dire par leurs actions » (Hayek 1953, p.41).Ce sont les opinions qui constituent les vrais éléments de la structure sociale, car c’est seulement ce que savent ou croient les gens qui est le motif de leur action consciente (Hayek 1953, pp.46- 47). Une marchandise, un bien économique, une voiture, un fruit, etc. pour l’économiste n’est pas une quantité de matière mais une croyance. L’individu croît que la voiture peut le transporter, que la vente d’une marchandise peut l’enrichir, que manger un fruit lui donnera des vitamines et une bonne santé.

 

Le subjectivisme conduit alors à contester le positivisme sur des bases phénoménologiques*. Hayek fait d’ailleurs référence à la phénoménologie de Maurice Merleau-Ponty (il cite dans son ouvrage Scientisme et Sciences sociales, l’article, des Cahiers internationaux de sociologie [1951, p.52], Philosophie et sociologie, de ce dernier). Il permet de distinguer clairement les sciences objectivistes que sont les sciences de la nature et les sciences subjectivistes que sont les sciences de l’homme et les sciences économiques en particulier. Il explique aussi les apports de l’école autrichienne à la science économique. Il a permis à Menger de soutenir que la « valeur* est entièrement subjective par nature » (Menger 1981, p.146) et à Friedrich von Wieser*(dans son ouvrage publié en 1889 et intitulé « des Natûrlich Werth ») de développer le concept de coût d’opportunité*. Il a donné à Mises et Hayek les moyens de proposer une théorie de la formation des prix fondée sur les préférences subjectives de l’ensemble des participants au marché et aux économistes contemporains de proposer un programme de recherche original qui transcende les différences entre des auteurs comme Hayek (science des ordres spontanés), Mises (science des choix) ou Menger (ontologie sociale) (Kirzner 1986). Il se présente ainsi comme le garant de l’unité de l’école autour de la recherche de la diversité et de l’étude des variations et contre les logiques agrégatives et les raisonnements à la moyenne (Streissler 1969) et comme son avenir en orientant sa recherche dans des directions inexplorées par la science normale (Streissler 1988, Ebeling 1987). On peut citer quatre directions.

 

La première cherche à comprendre la manière dont l’esprit humain explique les phénomènes. C’est la champ de la formation des croyances. Le comportement humain est guidé par des croyances et non par un modèle de maximisation continu de l’utilité sous contrainte. Lé décision est le résultat d’un processus d’anticipation* et l’effet d’une adaptation aux modifications de l’environnement engendrés par les autres individus. La seconde introduit la durée ou le temps réel* dans l’analyse économique. La troisième place la nouveauté* radicale au cœur de la théorie de la coordination afin de comprendre comment les agents réussissent à se coordonner alors que les phénomènes économiques et les actions humaines sont en partie imprévisible. La quatrième place l’ignorance au cœur de la théorie de la coordination afin de comprendre comment les agents réussissent à se coordonner alors qu’ils n’ont pas la même connaissance (dispersion de la connaissance)* et que leurs anticipations sont pour cette raison hétérogènes (O’Driscoll et Rizzo, 1986, p.255). Quatre directions qui sont incompatibles avec le subjectivisme statique de l’école néoclassique de l’équilibre (Kirzner 1986, p.140) et qui conduisent l’école autrichiennea développer une théorie des processus d’ajustement des décisions humaines à leur environnement qui donne une place à des réalités ignorées par l’Ecole néoclassique tels que l’erreur, l’échec, la découverte, la nouveauté, l’expérience, la communication, etc.

 

Le subjectivisme n’a pas, de plus, besoin d’être vérifié. Il est vrai (apriorisme*) que l’économiste sait que les individus qu’il observe sont des hommes comme lui et qu’ils ont un esprit structuré comme le sien parce qu’il a expérimenté le fait qu’il pouvait communiquer avec eux par la parole ou par l’écriture (Hayek 1953, p.35). Cette connaissance commune des hommes n’est pas simplement le résultat d’une connaissance commune du monde extérieur qui imprime sur l’intelligence des hommes des sensations communes. Elle est aussi le résultat de l’activité de l’intelligence de l’homme qui classe d’une façon particulière les stimuli extérieurs (Hayek 1953, p.36). Le subjectivisme est, en ce sens, réaliste et phénoménologique. Il ne croît pas que la réalité n’est que sensation comme Hume*, mais écarte aussi l’idée que la réalité n’est qu’une construction de l’intelligence. La réalité naît dans la confrontation de notre intelligence à un monde extérieur qui nous est étranger. Le fait que notre intelligence soit indépendante des sensations et qu’elle possède une vie propre explique que les croyances et les connaissances des hommes peuvent dans de nombreuses situations être différentes et parfois opposées (Hayek 1953, p.37). L’économiste doit partir de cette dispersion, de cette imperfection des connaissances humaines pour expliquer les ordres économiques et plus généralement les ordres humains, car contrairement au monde animal qui fonctionne principalement sur la base de stimuli, l’ordre humain doit faire coexister des connaissances hétérogènes du monde, parce que chacun associe son intelligence à des expériences (sensations) individuelles.

 

François Facchini

Septembre 2005

Bibliographie :

 

Ebeling R.E. (1987), « The roots of Austrian Economics », Market Process, 5, (2), Autumn, pp.20-22.

Hayek F.(1953), Scientisme et sciences sociales, Press Pocket, coll. Agora.

Hayek F. (1964), « The theory of complex phenomena », dans Bunge M. ed., The critical approach to science and philosophy, New-York: The Free Press.

Hayek F. (1955), « Degrees of Explanation », The British Journal for the Philosophy of Science, n°6, pp.209-225.

Horwitz S. (1994), « Subjectivism », inThe Elgar Companion to Austrian Economics, Edited by Peter J. Boettke, Edward Elgar.

Kirzner I.M. (1992), The meaning of the market process, essays in the development of modern Austrian Economics, Routledge, London and New-York.

Kirzner I. M. (1986), « Ludwig von Mises and Friedrich von Hayek: The Modern Extension of Austrian Subjectivism », in von Norbert Leser (Ed.), Die Wiener Schule des Nationalökonnomie, Wien, Köln, Graz: Hermann Böhlaus Nachf. , pp.133-155.

Menger C. (1981), Principles of Economics, New York, New York University Press.

O’Driscoll G.P. and Rizzo M.J. (1986), « Subjectivism, Uncertainty and Rules », in Israel M. Kirzner (ed.), Subjectivism, Intelligibility and Economic Understanding, London: Macmillan, ch.18, pp.252-267.

Streissler Erich (1988), « The intellectual and political impact of the Austrian School of Economics, History of European Ideas, 9, (2), pp.191-204.

Streissler E. (1969), « Structural Economic Thought: On the Significiance of the Austrian School Today », Zeitschrift für Nationalökonomie, 29, pp.237-66 dans Littlechild (1990).

Robbins L. (1947), Essai sur la nature et la signification de la science économique, Paris, Médicis.