TAUX D’INTERET

 

La théorie du taux d’intérêt originaire ou pure de l’intérêt (Fetter, Mises) se distingue sur de nombreux points de la théorie mathématique de l’intérêt. 1) L’intérêt n’est pas une fonction de la quantité de capital ou du revenu disponible. 2) L’intérêt n’est pas lié à la productivité du capital. 3) L’intérêt existe dés que l’homme consomme un bien.

 

Cette manière de définir l’intérêt ne lie pas, tout d’abord, l’épargne et le revenu. L’intérêt pur n’est pas lié au revenu. Ce n’est pas parce que l’homme a un revenu élevé qu’il préfèrera le futur. Rien ne permet de poser une telle relation de nécessité entre consommation présente et consommation future. Rien ne permet donc de penser que l’augmentation des revenus s’accompagnera d’une augmentation de l’épargne comme le soutient pourtant la loi psychologique de la consommation de l’Ecole keynésienne (Mises [1985], p.560)[1].

 

Le taux d’intérêt n’est pas non plus fonction de la quantité de capital. L’intérêt n’est pas lié, pour cette raison, à la productivité du capital[2] et ne commande pas le temps de production (en accord avec les travaux de l’école de Cambridge). Une baisse du taux d’intérêt ne signifie pas une réduction du détour de production et ne modifie pas les techniques de production puisqu’il n’est pas le prix du capital[3]. Le niveau de l’intérêt dépend uniquement des préférences pour le temps des individus. La pure préférence pour le temps dépend plutôt du niveau de satisfaction atteint par les individus dans le présent. Si un individu est satisfait dans le présent, il accordera peut-être plus d’intérêt à sa satisfaction dans le futur.

 

Le volume de l’épargne est un effet des préférences temporelles et non une cause.

 

« Les gens n’épargnent ni n’accumulent du capital parce qu’il y a l’intérêt. L’intérêt n’est ni ce qui pousse à épargner, ni la rémunération ou la récompense attribuée pour s’être abstenu de consommer tout de suite. C’est le rapport de l’évaluation comparée des biens présents aux biens futurs »[4].

 

Plus les individus sont abstinents, plus le montant des biens épargnés est important. La quantité d’épargne monétaire croît donc avec le taux d’intérêt originaire, mais le taux d’intérêt originaire ne décroît pas avec la quantité d’épargne en monnaie. La préférence temporelle est une variable subjective qui n’obéit à aucune forme de déterministe. Elle est foncièrement hétérogène parce qu’elle dépend des facteurs qui constituent l’individualité de l’homme qui agit. Le taux d’intérêt originaire ne dépend donc pas du montant de l’épargne disponible ou des investissements. Il n’égalise pas l’offre et la demande de capital. Il existe, dans ces conditions, autant de taux d’intérêt originaire qu’il y a d’individu.

 

L’intérêt existe dés que l’homme consomme des biens. Il est toujours positif. Cette manière de définir l’intérêt est proche de la théorie néoclassique de l’intérêt mais s’en distingue.

 

Dans une perspective néoclassique il est admis que  l’individu  a une préférence pour le temps nulle si une pomme aujourd’hui a une valeur égale à une pomme demain. Il a une préférence pour le temps positive, si une pomme aujourd’hui a une valeur supérieure à une pomme demain. Il a une préférence pour le temps négative, si une pomme aujourd’hui a une valeur inférieure à une pomme demain. Il  est prêt à ne pas consommer une pomme aujourd’hui pour avoir moins d’une pomme supplémentaire demain. En fait, il y a toujours un intérêt positif. Il ne peut pas être nul ou négatif. Il ne peut pas être nul, car « qui prétend abolir l’intérêt devra persuader les gens qu’une pomme dans cent ans vaut autant qu’une pomme maintenant »[5].

 

Cette remarque oblige alors à modifier les signes attribués par la théorie néoclassique de l’intérêt. Dés que l’individu consomme une pomme, on peut dire qu’il a une préférence pour le temps positive. Ce n’est que l’absence totale de consommation qui permettrait de parler de préférence pour le temps  nulle, ce qui n’est pas envisageable puisque l’homme doit consommer un minimum de bien pour survivre et préparer l’avenir. Dans cette pure logique d’affectation d’une quantité de bien donnée dans le temps, une préférence pour le temps négative est possible logiquement, mais non envisageable empiriquement, car le prêteur et l’emprunteur sont toujours obligés pour survivre de consommer aujourd’hui. L’intérêt est toujours positif parce que l’homme donne nécessairement une valeur plus grande aux biens présents qu’aux biens futurs.

 

Outre ses conséquences analytiques, la théorie du taux d’intérêt originaire explique l’abstinence qui est la condition d’un échange différé. L’abstinent échange des produits actuels contre des produits futurs. Il échange du blé aujourd’hui contre du blé demain. L’abstinent est le prêteur. Il s’abstient non pas parce qu’il souhaite toucher un revenu d’intérêt, mais parce qu’il déprécie le présent et apprécie le futur. L’évolution du niveau de l’épargne traduit donc l’évolution du taux d’intérêt originaire (préférence temporelle). Plus les individus déprécient le présent plus ils s’abstiennent de consommer. Le montant des biens épargnés croît alors avec le taux d’intérêt originaire.

 

Les banques peuvent alors organiser des échanges différés entre les individus selon leurs préférences temporelles. Les emprunteurs, moyennant le paiement d’un taux d’intérêt des prêts, utilisent aujourd’hui les biens destinés à la consommation future. Le niveau du taux d’intérêt des prêts est d’autant plus élevé que le montant de l’épargne est faible. La rareté de l’épargne informe, par conséquent, les entrepreneurs sur les préférences temporelles des agents. Elle permet de supposer que les hommes préfèrent le présent au futur et incite les entrepreneurs à produire des biens pour la consommation d’aujourd’hui. Toute baisse des taux d’intérêt des prêts provoque alors un ajustement de la structure du capital à la demande future parce que l’entrepreneur l’interprète  comme  le signe d’une dépréciation des prix des biens présents et une appréciation du prix des biens futurs. La variation du taux d’intérêt des prêts incite ainsi les entrepreneurs à retarder le moment de la production ou à produire immédiatement parce qu’elle se présente comme une information approximative sur les préférences temporelles des agents. Elle favorise ainsi l’ajustement de la structure du capital[6] à la demande future parce qu’elle incite les entrepreneurs à saisir les opportunités provoquées par l’écart de valeur entre les biens présents et les biens futurs et à réorienter la production vers le futur puisque la valeur des projets de long terme augmente relativement à la valeur des projets de court terme[7].

 

L’entrepreneur  forme un projet de production et détourne des biens présents de leurs usages immédiats. Il rigidifie l’offre parce qu’il rend des biens a priori indépendants complémentaires. Un projet de production consiste à mobiliser des ressources aujourd’hui pour produire des biens de consommation demain. Chaque projet de production est caractérisé par une séquence modifiable d’intrants et d’extrants à un moment donné[8]. Les biens capitaux se déplacent d’un processus de production court à un processus de production long en fonction des variations des prix relatifs[9]. Chaque projet de production bloque le capital un temps plus ou moins long.

 

En interprétant la baisse du prix des prêts comme une préférence pour le futur l’entrepreneur augmente le prix du capital employé dans les processus de production longs parce qu’il estime que la valeur attribuée à la satisfaction dans le futur immédiat baisse par rapport à la valeur attribuée à la satisfaction du même besoin dans des temps plus éloignés. Les entreprises investissent plus dans les biens qui sont plus loin du consommateur final et moins dans les biens qui sont proches du consommateur final. Elles augmentent leur demande de bien capital et diminuent leur demande de bien de consommation. Les entrepreneurs passent de projets de court-terme à des projets de plus long terme pour saisir les opportunités de profit qu’ils perçoivent à cet horizon de temps plus long. La variation du taux d’intérêt des prêts permet aux entrepreneurs d’ajuster leur offre dans le temps et de suivre ainsi l’évolution des préférences temporelles des consommateurs.

 

François Facchini et Antoine Gentier

Décembre 2005

 

 

Bibliographie :

 

Frank Fetter (1863-1949), Capital, Interest and Rent. Essay in the Theory of Distribution, Edited with an introduction by 

Murray N. Rothbard (1977), Studies in Economic Theory, Sheed Andrews and McMeel, INC, Subsidiary of Universal Press Syndicate Kansas City.

Kirzner, I. (1996 )Essays on Capital and Interest: An Austrian Perspective. Brookfield, MA: Edward Elgar..

Ludwig von Mises (1985) L'action humaine,  Paris PUF.

 O’Driscoll et Rizzo ([1985] The Economics of Time and Ignorance Routledge p.205)

Bellante Don and Garrisson R. (1988), «Phillips curve and Hayekian Triangles : Two Perspectives on Monetary Dynamics », History of Political Economy, 20, (2), summer, pp.207-234. Traduction française dans Abraham-Frois G. et Larbre F. (Ed.), La macroéconomie après Lucas, textes choisis, Economica, Paris.

 

[1] Rien ne permet, par ailleurs, d’affirmer que toute augmentation de la production suscite une augmentation de l’épargne et une baisse du taux d’intérêt d’équilibre. Le taux d’intérêt monétaire n’est pas un taux d’intérêt d’équilibre, parce qu’il ne reflète pas parfaitement le taux d’intérêt originaire. Le taux d’épargne n’est pas une fonction croissante du revenu. Il n’existe aucune nécessité (Mises [1985], p.560). « Les paysans français, bien que pour la plupart des gens de revenu et de fortune modeste, étaient au XIXème siècle largement réputés pour leurs habitudes de parcimonie, alors que les riches membres de l’aristocratie et les héritiers d’immenses fortunes amassées dans le commerce et l’industrie n’étaient pas moins renommés pour leur prodigalité » (Mises [1985], p.560).

[2] Kirzner ([1996], p.6).

[3] Ludwig von Mises ([1985], p.554) rend hommage à Eugen Böhm-Bawerk, mais critique sa position. « Böhm-Bawerk a démasqué une fois pour toutes les erreurs des explications naïvement productivistes de l’intérêt, c’est-à-dire l’idée que l’intérêt est l’expression de la productivité physique de facteurs de production. Toutefois, Böhm-Bawerk a lui-même fondé sa propre théorie dans une certaine mesure, sur un point de vue productiviste. En se référant, dans son explication, à la supériorité technologique des procédés de production indirects, absorbant beaucoup de temps, il évite le simplisme naïf  des impasses productivistes. Mais en fait, il retourne à un angle productiviste ». Mises note aussi qu’Hayek a fait cette erreur (note 2, p.554 de l’édition française).

[4] Mises ([1985], p.553).

[5]  Mises ([1985], p.558).

[6] La structure du capital est la traduction des choix inter-temporels des producteurs. Elle est la réponse des entrepreneurs aux choix inter-temporels des consommateurs. Elle reflète la pluralité des anticipations individuelles.

[7]  O’Driscoll et Rizzo ([1985], p.205)

[8] Les triangles hayékiens constituent une stylisation du processus de production de l’économie tout entière.

Voir : Bellante Don and Garrisson R. (1988), «Phillips curve and Hayekian Triangles : Two Perspectives on Monetary Dynamics », History of Political Economy, 20, (2), summer, pp.207-234. Traduction française dans Abraham-Frois G. et Larbre F. (Ed.), La macroéconomie après Lucas, textes choisis, Economica, Paris.

[9]  Don Bellante et Roger Garrisson ([1988], p.216).