LA TRANSITION

 

L’échec patent de l’approche néoclassique du développement et de la transition est sans doute l’un des indices les plus significatifs des faiblesses de la macroéconomie de la synthèse (Colombatto 2001, p.272). Cette macroéconomie de l’équilibre soutient que l’aide au pays en voie de développement a un rôle crucial parce qu’il permet d’encourager l’éducation (capital humain) et d’accélérer l’investissement jusqu’à ce que le développement s’entretienne de lui-même. Dans le même esprit les pays développés épaulés par leurs experts proposent des réformes clés en mains aux ex pays socialistes d’Europe de l’Est afin de limiter les coûts générés par la transition. Les politiques de développement comme les politiques de transition sont pensées comme des expériences d’ingénierie économique. Le discours normatif de l’école néoclassique de l’équilibre consiste ainsi à importer le projet NIRVANA dans tous pays qui sont significativement en dessous de leur frontière de possibilité de production. La croissance économique, dans ce cadre, peut se décréter. Elle est une solution qui peut être mise en œuvre concrètement par les experts des économies développées (Colombatto 2001, p.271). Les trois piliers de la transition en Europe de l’Est sont, dans cette perspective, la privatisation, la libéralisation des prix et la convertibilité de la monnaie.

 

Pour les économistes de la tradition autrichienne cet échec relatif n'est pas un hasard. Il s'explique par l'impossibilité de construire un ordre social de toute pièce (Hayek*). Malgré ses avancés l'école néoclassique de l'équilibre ignore toujours les dimensions culturelles et institutionnelles et concentre toujours son attention sur le fonctionnement d'un système de prix convergeant, on ne sait toujours pas comment, à l'équilibre. Elle continue, de plus, de sous-estimer la critique hayékienne en croyant qu'il suffit de parler d'asymétrie d'information pour traiter du problème social de la dispersion de la connaissance*. L'usage que les économistes de l'école de l'équilibre font des travaux de l'école des choix publics* confirme cette cécité puisqu’au lieu de prendre au sérieux la structure de la propriété* dans la dynamique des changements institutionnels elle se contente de reporter la responsabilité des échecs relatifs de la transition sur les décideurs publics des pays d'Europe centrale et orientale.

 

Cela ne veut pas dire, cependant, que l'introduction des institutions suffit pour résoudre tous les problèmes analytiques et pratiques que pose la transition. Les différentiels de développement s'expliquent vraisemblablement par des différences institutionnelles (North, Barro). La transition se définit, dans cette perspective, comme une profonde modification de la structure de propriété. Elle est assimilable à un changement institutionnel. Cette approche ne doit pas pourtant substituer à l'ingénierie économique de la théorie de l'équilibre une nouvelle forme d'ingénierie institutionnelle, car un changement institutionnel ne s'explique pas de la même manière selon qu'il concerne des institutions organiques ou des institutions pragmatiques. Dans le cas de la transition il y a une spécificité car le communisme a eu pour projet de détruire les institutions organiques* pour construire une société totalement nouvelle et utopique. La transition vers l’économie de marché est alors inévitablement une déconstruction, elle a pour cette raison une importante dimension politique (Boettke 1994, p.268-271). Lorsque les hommes politiques manipulent la structure de propriété d'un groupe par la force ils peuvent le faire dans le sens de la privatisation* et/ou de la collectivisation*. Quelle que soit la formule choisie, elle sert leurs intérêts économiques (Boettke 2001). La transition ne peut pas, cependant, comme l'ont fait les élites communistes, ignorer les institutions organiques, autrement dit, toutes les normes sociales qui constituent la culture d'un groupe. L'école autrichienne, à l'instar des évolutionnistes, donne une place essentielle aux phénomènes de dépendance de sentier (Vehovec 2001, p.117, Colombatto 2002). Elle n'oublie pas, dans cette perspective, que la greffe institutionnelle qu'est l'économie de marché exige que les hommes aient confiance en l'éthique des échanges volontaires et respectent le droit. L'un des apports le plus significatif de la théorie autrichienne de la transition est donc de donner une place à la connaissance tacite* acquise par les acteurs grâce aux règles abstraites et transmises à travers les institutions organiques qui malgré l’épreuve qu’à constituer le socialisme soviétique restent la norme sur laquelle va se reconstruire l’ordre économique des territoires d’Europe centrale et orientale.

 

Sans douter de l’importance des réformes institutionnelles dans le succès de la transition des économies d’Europe de l’Est de pays sous développés à pays développés, l’école néo-autrichienne rappelle ainsi que pour bien comprendre les réformes engagées et leurs résultats il faut modéliser, d'une part, le comportement des élites politiques et des groupes qui les soutiennent et ne pas sous-estimer, d’autre part, la résistance des mentalités aux changements et aux valeurs du commerce. Le développement économique reste in fine fondé sur le désir d’enrichissement des individus et aucune réforme institutionnelle ne peut imposer aux hommes ce désir. C’est, pour cette raison, qu’il est impossible d’imposer le capitalisme par la contrainte (capitalism by fiat) (Pejovich 1994). Seule la lente évolution des modèles de comportement entraîne la dynamique des civilisations (Colombatto 2001, p.274). Le développement économique ne se décrète pas. Il peut, en revanche, être soutenu par la levée progressive des obstacles à l’entrée sur le marché : instituer la liberté des échanges afin de donner la possibilité aux agents de s’orienter vers le marché pour réaliser leur projet (condition institutionnelle classique), enseigner la manière dont les entrepreneurs ont réussi à s’enrichir (provoquer l’imitation), valoriser les expériences des agents qui ont rompu avec la tradition avec succès (prestige), expliquer pourquoi l’incertitude est une chance et non une menace, agir sur le sentiment d’efficacité personnelle des minorités victimes de discrimination et d’échec sur le marché sont autant de moyens susceptibles de soutenir le développement économique* d’un territoire.

 

François Facchini

Septembre 2005

BIBLIOGRAPHIE

 

Boettke P. (1994), “The Reform Trap in Economics and Politics in the Former Communists Economics”, Journal des économistes et des études humaines, vol.5, numéro 2/3, juin/septembre, pp.267-293.

Boettke P. (2001), Calculation and Coordination : Essays on Socialism and Transitional Political Economy, New York: Routledge.

Caldwell B. (1997), “Hayek and Socialism”, Journal of Economic Literature, vol. XXXV, December, pp.1856-1890.

Colombatto E. (1997), “Lessons from Transition in Earstern Europe. A Property Right Interpretation”, Journal for Institutional Innovation, Development and Transition, 1, 1, pp.10-17.

Colombatto E. and Macey J.(1997), “Lessons from Transition in Eastern Europe. A Property-Right Interpretation”, Journal for Institutional Innovation, Development and Transition, 1, (1), pp.10 –17.

Colombatto E. (2001), « On the Concept of Transition », The Journal of Markets and Morality, 4, 2, Fall, pp.269-288.

Colombatto E. (2002), « Is There an Austrian Approach to Transition ? », The Review of Austrian Economics, January, vol.15, n°1, pp.61-74.

Facchini F. (2005), “De la transition vers le développement”, Reflets et Perspective de la vie économique, XLV, n°3, pp.59 – 74, De Boeck.

Pejovich S. (1994), “The Market for Institutions Vs Capitalism by Fiat”, Kyklos, vol.47, n°4, pp.519-529.

Pejovich S. (2003) "Understanding the Transaction Costs of Transition: Is's the Culture, Stupid", The Review of Austrian Economics, vol.16, number 4, pp.347-362.

Tollison R. and Wagner R. (1991), “Romance, Realism, and Economic Reform”, Kyklos, 44, pp.57-70.

Vehovec M (2001), “Informal institutions in a Transition Economy: Does Business Ethics Matter?”, Journal des économistes et des etudes humaines, vol.XI, numéro 1, mars, pp.115-129.