Aimar T. (2005), Les apports de l’école autrichienne d’économie. Subjectivisme, ignorance et coordination, Vuibert, Paris.

 

Compte rendu : François Facchini septembre 2007

 

L’ouvrage de Thierry Aimar, Maître de Conférences à l’université de Nancy II, intitulé Les apports de l’école autrichienne d’économie. Subjectivisme, ignorance et coordination vient à l’évidence combler un vide dans la bibliographie française de sciences économiques. Il répond à un vrai besoin de présentation et de clarification des positions de l’école contemporaine.

 

La première qualité de l’ouvrage est de ne pas s’en tenir aux grands auteurs et de défendre implicitement qu’il y a une vie pour l’école autrichienne hors de ses grands auteurs, encore faut-il que cette vie puisse être perçue par les universitaires et comprise. C’est l’un des objectifs du livre, sortir l’école autrichienne de sa confidentialité.

 

L’objectif affiché de T. Aimar est cependant  d’éviter les amalgames faciles et la démagogie. Le constat qu’il inscrit en dos de couverture est que depuis des années l’école autrichienne véhicule trop de malentendus. Elle est soit utilisée pour justifier un libéralisme militant, soit critiquée comme le pur produit d’une idéologie. Il s’agit alors par ce livre de lever ce malentendu en ne faisant ni l’apologie des positions libérales des économistes autrichiens ni une critique systématique de leurs apports à la théorie économique.

 

Ce point de départ sous-tend, pourtant, une ambiguïté et une exigence. Historiquement, tout d’abord, les économistes de l’école autrichienne ont combattu par les idées et l’argumentation scientifique l’historisme allemand (Menger), le socialisme marxiste (Böhm-Bawerk, Mises, Hayek), le socialisme de marché (Mises, Hayek), et  l’économie mixte (Mises, Hayek, Rothbard, Kirzner). Dire que les libéraux utilisent les travaux de l’école autrichienne pour argumenter leur thèse n’est pas, en ce sens, la preuve d’un amalgame ou d’une démarche démagogique. On comprend ainsi que la cause du manque d’audience de l’école autrichienne en France n’est peut-être pas à trouver dans la mauvais usage que les économistes libéraux français ont fait de l’apport des économistes autrichiens à la théorie économique, mais l’assimilation non fondée entre libéralisme et idéologie réactionnaire ou conservatrice. Ce n’est pas parce que l’école autrichienne a été porté par des libéraux qu’elle n’est pas écoutée, mais parce que la question du respect des libertés économiques est jugée non scientifique pour des raisons idéologiques qu’elle a été la cible des critiques les plus fausses. Engager la discussion des thèses de l’école autrichienne sur de telles base conduit, ensuite, le lecteur à exiger de l’auteur une clarification explicite, autrement dit une mise en débat des positions des économistes qui font ses amalgames faciles et cette démagogie. Thierry Aimar, sur ce point, ne nous aide pas, car il ne cite pas les économistes qu’il critique et laisse le lecteur deviner. Il s’agit sans doute d’une connaissance tacite que le lecteur doit posséder pour lire son livre. Le point de départ du livre me paraît, pour ces raisons, maladroit. Elle est finalement à l’image de la conclusion ; Thierry Aimar (2005, p.275) y défend l’idée que l’école autrichienne devrait rester une hétérodoxie. Là encore c’est sous-estimer l’apport de l’école autrichienne à la théorie économique, si elle est un moyen d’éviter un certain nombre d’erreurs d’analyse et de mieux appréhender le processus de création de richesse il est du devoir des économistes autrichiens de faire œuvre de prosélytisme et de former le plus grand nombre d’économistes à leur théorie. Un électeur formé à l’enseignement de l’école autrichienne n’aura pas la même vision du marché qu’un électeur formé à l’école de Marx ou de Keynes. Son soutien n’ira pas aux mêmes candidats et ne conduira pas aux mêmes politiques publiques. Il est bien alors d’être modeste et de ne pas oublier que nous en ignorons plus que nous n’en savons, mais cela ne nous autorise pas à affirmer avec certitude ce que nous pensons être vrai.  L’économiste peut connaître son ignorance tout en voulant valoriser sa connaissance.

 

Cette modestie et cette conclusion de Thierry Aimar l’ont sans doute conduit à faire un livre sans conclusion. Les neuf chapitres du livre son bien documentés et méticuleusement écrits, mais il est rare que l’auteur n’aide le lecteur à se faire une idée de ce qu’il vient de lire. La principale difficulté de lecture du livre se trouve alors dans son manque d’unité. Chaque rubrique est bien écrite, mais elle ressemble presque plus à un dictionnaire où une large partie des théories de l’école autrichienne contemporaine seraient présentées, qu’à un livre où les chapitres se suivent et s’articulent logiquement les uns aux autres. La troisième partie sur les applications de la théorie autrichienne en est un bonne exemple, car il n’est pas évident de classer sans justification la théorie de l’entrepreneur dans l’économie non appliquée et l’économie du bien être ou des cycles dans l’économie appliquée. Il est à craindre, en fait, que l’opposition économie pure – économie appliquée n’ait pas de sens dans la théorie autrichienne et ne soit justifiée que dans  une optique walrasienne.

 

Thierry Aimar donne, malgré tout, son avis par petites touches. On devine qu’il soutient que l’unité de l’école autrichienne se trouve dans son adhésion aux thèses misessienne de l’a priorisme, autrement dit dans son refus d’une forme plus ou moins élaborée d’empirisme naïf (Aimar 2005, p.32), qu’il estime qu’Hayek aurait dépassé Mises sans le contredire en mettant en évidence qu’il était impossible de traiter de l’échange social de manière a priori (Chapitre 3, partie 1, Action et échange interpersonnel : les limites de l’approche a priori) et qu’il est très critique envers l’économie du bien être de l’école autrichienne (Chapitre 3, Partie 3). On ne sait pas, en revanche, ce qu’il pense sur le fonds 1) de  l’a priorisme (réaliste ou kantien) et de son rapport aujourd’hui à l’empirisme et au relativisme, 2) de la réalité du rôle équilibrateur des entrepreneurs sur le marché (Chapitre 3 Partie 2), 3) de la distinction faite par certains économistes proches de Rothbard entre les arguments avancés par Mises sur le socialisme de marché et ceux développés plus tard par Hayek (Chapitre 1, Partie 3) et 4) de la question des réserves à 100% puisque le chapitre sur les cycles n’aborde pas cette question (Chapitre 2, Partie 3).

 

La contrepartie de cette absence d’engagement fort dans les débats est une présentation le plus souvent de qualité de la littérature et des arguments avancés par les différents auteurs y ayant participés. L’ouvrage donne ainsi une vision plus riche que les contributions couramment associées à l’école autrichienne. On apprend, qu’outre les apports de l’école autrichienne à la méthodologie (Methodenstreit, Chapitre 1), à la praxéologie (Chapitre 2), à l’origine de la monnaie (Chapitre 3, Partie 1, pp.50 -56) à la théorie des cycles et à l’entrepreneur (Chapitre 1, Partie 2, pp.89 – 100), l’école autrichienne a aussi proposé une théorie de l’émergence et du fonctionnement des marchés (Chapitre 2, Partie 2), une théorie de la justice sociale (Chapitre 2, Partie 2 (Hayek), une théorie de la firme (Chapitre 3, Partie 2, pp.140 - 146),  et une théorie de l’esprit (Chapitre 1, Partie 2, L’ordre sensoriel pp.68 – 71) qui trouve des applications intéressantes dans la théorie des anticipations et plus particulièrement dans la théorie du Big Player (Chapitre 3, Partie 2, pp.124 – 127). L’auteur aurait alors pu ajouter les apports de l’école autrichienne à l’économie du droit (Rizzo), à la théorie des maux publics (Kirzner, Ikeda, Holcombe), à la macroéconomie (Garrisson) et/ou à l’économie du développement (Holcombe, Steele, Harper ou Kirzner). Une référence à l’économie du développement aurait même permis de résoudre en partie la question posée dans le chapitre consacré à l’économie du bien être. L’un des bienfaits de l’économie de marché est en effet de soutenir le progrès économique. Une référence à la théorie des maux publics aurait permis de comprendre pourquoi les économistes autrichiens craignent que l’Etat contraigne la libre entreprise et limite ainsi le développement économique sans réussir à réaliser l’idéal égalitaire.

 

Il n’est pas, enfin, toujours facile de comprendre ce qui a poussé l’auteur à positionner certains développements dans certains chapitres, ainsi que la manière dont les problèmes sont posés. Le débat sur la tendance à l’équilibre est une bonne illustration de ce sentiment. Traditionnellement le débat s’organise autour de deux oppositions. La première est celle qui oppose Schumpeter à Kirzner, autrement dit l’entrepreneur innovateur et destructeur d’avantage concurrentiel ancien à l’entrepreneur découvreur d’opportunité de profit inexploité par les agents sur le marché et réducteur de poche d’ignorance favorisant la tendance à l’équilibre. La seconde est celle qui oppose Kirzner à Lachmann sur la capacité des entrepreneurs à suivre l’évolution d’une demande toujours changeante et à imaginer la demande future qui par définition n’est pas la simple production du passé. Thierry Aimar traite de Schumpeter en annexe de son livre et se prive ainsi de cette opposition simple mais éclairante. Il préfère se concentrer sur la question des anticipations qu’il connecte logiquement à celle de la connaissance et de la rationalité. Cela le conduit alors à traiter des théories du big player et de la firme dans ce chapitre, ce qui est original mais difficile pour des lecteurs non avertis qui ne relieraient pas immédiatement l’ensemble de ces thèmes au problème de la tendance à l’équilibre. Cela le conduit aussi à placer l’éthique de la liberté de Rothbard et la théorie de l’ordre spontané d’Hayek dans ce chapitre sur la tendance à l’équilibre (Aimar 2005, pp.156 – 157). Ce qui ne manque pas de surprendre.

 

Le livre, Les apports de l’école autrichienne d’économie. Subjectivisme, ignorance et coordination, montre donc toute la richesse des débats et des apports de l’école autrichienne à la science économique au risque d’obscurcir son message. On ne sait pas, en effet, ce qu’il faut retenir, ce qui est important et ce qui l’est moins, ce qui est du domaine du certain et ce qui relève de l’exploratoire. Cet ouvrage n’est pas, en ce sens, une introduction à l’école autrichienne. Il s’adresse plutôt à des économistes qui ont déjà été formé à la manière de penser et de faire de la science de ce courant. Il vient en complément du livre à paraître en français de Jesus Huerta de Soto.