Jesus Huerta de Soto (2006), L’école autrichienne. Marché et créativité entrepreneuriale, à paraître en français, traduit de l’espagnol par Rosine Létinier, Le Escuela Austriaca. Mercada y cratividad empresarial, Editorial Sintesis (2000).

 

Compte rendu par F. Facchini

Septembre 2006

 

L’ouvrage du Professeur Jesus Huerta de Soto de l’Université Rey Juan Carlos de Madrid, intitulé l’école autrichienne. Marché et créativité entrepreneuriale viendra compléter la bibliographie en langue française des ouvrages de présentation de l’école autrichienne d’hier et d’aujourd’hui. Plus critique vis-à-vis de la théorie de l’équilibre que les ouvrages de Longuet (1998)[1] et Aimar (2005)[2], moins coupable qu’Aimar vis-à-vis des thèses libérales qui sont assumées et défendues comme relevant du travail normal de l’économie scientifique, plus constructif que le livre de Longuet qui sous le prétexte de présenter les liens entre Hayek et l’école autrichienne proposait très libertarienne des principaux résultats de l’école autrichienne le livre de Jesus Huerta de Soto est une véritable introduction à la théorie économique produite par l’école autrichienne.

 

Dans une perspective plutôt prosélyte qui assume la concurrence entre les paradigmes, Marché et créativité entrepreneuriale traduit de l’espagnol par Rosine Létinier comprend sept chapitres. Il s’agit pour l’auteur de rendre compte de la renaissance de l’école autrichienne à partir de l’obtention par Hayek du prix Nobel d’économie[3] et de faire en sorte que l’école autrichienne ne soit plus critiquée par ignorance et incompréhension mais en connaissance de cause. Ce qui était aussi l’objectif de Thierry Aimar (2005) mais dans un contexte académique plus hostile à la pensée autrichienne et peut-être aussi plus politisé.

 

Le chapitre 1 propose de présenter l’école autrichienne à travers ce que connaissent les étudiants de sciences économiques dans le monde entier, la microéconomie de l’équilibre autrement dit la théorie néoclassique. Ce chapitre est introduit par un tableau très pédagogique qui est ensuite commenté. Les oppositions risques  versus incertitude, formalisme mathématique versus formalisme verbal, information objective versus information subjective et entrepreneur versus homo oeconomicus y sont exposées.

 

Le Chapitre 2 approfondit la théorie de l’entrepreneur qui a été largement développée par Kirzner dans son ouvrage aujourd’hui disponible en français, de 1973[4]. L’entrepreneur est défini comme l’homme qui agit en vue de modifier le présent et d’atteindre ses objectifs dans le futur. Il change l’information disponible en identifiant des profits grâce au système des prix monétaires. L’entrepreneur est ainsi présenté comme le garant de la créativité mais aussi comme celui qui coordonne les actions humaines sur le marché.

 

Les chapitres 3, 4, 5 et 6 présentent plus des auteurs et leurs apports à la théorie économique. Le chapitre 3 traite de Carl Menger et soutient, sur la base des travaux précurseurs de l’auteur, que l’école autrichienne trouve en fait son origine dans l’école de Salamanque via les liens historiques qu’ont entretenu l’Espagne de Charles Quint (XVI° siècle) et l’Autriche. Ce chapitre est sans doute l’un des plus novateurs et intéressant de l’ouvrage et son contenu a très certainement influencé la manière dont Murray Rothbard a écrit son histoire de la pensée économique[5].

 

Le Chapitre 4 présente la théorie autrichienne du capital via les travaux d’Eugen von Böhm Bawerk (1851 – 1914). Il rappelle  à cette occasion ce qui sera au cœur de la macroéconomie autrichienne de Roger Garrisson[6], qu’il est impossible de développer une théorie de la croissance, des cycles et des ajustements macroéconomiques sans une théorie du capital qui intègre la dimension temporelle de la coordination des actions humaines sur le marché. La synthèse hicksienne oublie le capital par son côté keynésien et la monnaie par son côté néoclassique.

 

Le chapitre 5 est consacré à Mises qui est l’auteur fétiche du Professeur Huerta de Soto. Souvent, en effet, Hayek est présenté comme un disciple de Mises  qui est le maître de Vienne du XX° siècle. Cette position est d’ailleurs plus ou moins partagée par Thierry Aimar (2005, p.4) qui voit dans les travaux de Mises le socle fondateur d’une tradition néo-autrichienne, même s’il ajoute que ce socle a provoqué un déplacement de la perspective tracée par la première génération autrichienne.

 

Le chapitre sur Mises comme le chapitre 6 consacré à Hayek est précédé d’une notice biographique originale qui donne de la chair aux personnages de la science. Mises a, en effet, été indéniablement un grand économiste. Il a initié les débats sur le socialisme de marché qui ont des conséquences importantes sur la théorie économique de la bureaucratie et plus généralement sur le calcul économique public. Il a produit la théorie autrichienne des cycles et préparé ainsi l’opposition à la pensée keynésienne qu’Hayek représentera dans les années 30. Il a donné à l’entrepreneur, fidèle en cela à la tradition française (J.B. Say),  le rôle qui lui sied et que Kirzner théorisera tout au long de sa carrière universitaire. Il a proposé des positions épistémologiques kantiennes originales et toujours intéressantes pour qui veut trouver une alternative à l’empirisme ambiant. 

 

Le chapitre 6 présente Hayek comme le fils spirituel de Mises sur le socialisme, les cycles et la théorie monétaire. Il s’en démarque, néanmoins,  en ouvrant son programme de recherche sur le droit et la théorie des ordres spontanés. Cette présentation tend alors à gommer les différences entre Hayek et Mises sur le socialisme de marché, sur l’épistémologie des sciences (Hayek est plus poppérien) et sur le rationalisme, l’importance des règles de conduite dans l’explication des comportements chez Hayek l’éloignant un peu plus de Mises.

 

Le chapitre 7 conclut le livre sur une note d’espoir pour l’école autrichienne qui bénéficierait de la crise de la synthèse néoclassique – keynésienne des années soixante dix. Un certain nombre de critiques essentielles pour une bonne instruction à la théorie économique sont à cette occasion présentées. Elle rappelle que la théorie néoclassique de l’équilibre est sans doute à l’origine de nombreuses erreurs de diagnostics de politiques économiques et qu’une meilleure connaissance des contributions du subjectivisme méthodologique par les étudiants des facultés des sciences économiques permettrait de pallier ses insuffisances. Les carences méthodologiques de la synthèse proposée par Samuelson, les faiblesses de la théorie des défaillances du marché, et l’incapacité dans laquelle la théorie microéconomique de l’information se met pour comprendre la critique hayékienne de l’équilibre conduisent naturellement à donner à l’école autrichienne sa place dans la science économique contemporaine et son enseignement.

 

Ce livre participe à ce projet et se conclut sur une mise en perspective des travaux les plus récents. On peut regretter qu’à cette occasion l’auteur n’insiste pas plus sur l’apport de l’école autrichienne à l’économie politique, à l’école des choix publics, à l’économie du droit et de la justice (figure du juge comme entrepreneur), à l’économie du développement, à l’économie des institutions (ordre abstrait), à la théorie de la firme, à la théorie de l’entrepreneur politique, etc. Ce manque d’insistance sur les vivants et l’importance des références aux économistes autrichiens morts pourrait, en effet, faire penser qu’il s’agit d’un devoir de mémoire alors que de nombreux économistes ont estimé que l’école autrichienne était encore à construire et qu’il était encore possible de faire prospérer le capital intellectuel d’auteurs aussi important que Mises ou Hayek mais que leurs œuvres restaient perfectibles et parfois rattrapées par les travaux des économistes contemporains. Il est conseillé, dans cette perspective, de continuer sa formation à l’école autrichienne par l’ouvrage de Thierry Aimar (2005) qui propose une analyse détaillée d’un certain nombre de débats internes à l’école autrichienne comme la question de l’action équilibrante ou non de l’entrepreneur ou la dé-homogénéisation d’Hayek et de Mises dans les débats sur le socialisme de marché ou la difficile construction d’une économie du bien être dans un cadre subjectiviste.

 



[1] Longuet S. (1998), Hayek et l’école autrichienne, Nathan Université, Paris.

[2] Aimar T. (2005), Les apports de l’école autrichienne d’économie. Subjectivisme, ignorance et coordination, Vuibert, Paris.

[3] Thierry Aimar (2005, p.2) fait remarquer très justement qu’un certain nombre de travaux au début des années 70 ont précédé ce renouveau.

[4] Kirzner I. (1973, 2005), Concurrence et esprit d’entreprise, Economica, Paris.

[5] Rothbard M.N. (1995), Austrian Perspective on the History of Economic Thought, (2 vol.), Edward Elgar Publishing.

[6] Garisson R. (2000), Time and Money, Routledge.